Aperçu sur la contre-initiation

D’après Le Chemin du Cinabre nous savons que J. Evola projetait d’écrire une Histoire secrète des sociétés secrètes, projet qui ne se réalisa jamais, car les matériaux qu’il avait réunis à cet effet lors d’un séjour à Vienne, où il avait été chargé par des dignitaires de la S. S. d’étudier des documents francs-maçons, furent détruits au cours d’un bombardement de la capitale autrichienne.

L’intérêt de J. Evola pour ce qu’il est convenu d’appeler aujourd’hui la « théorie du complot » ne se démentira pas après la seconde guerre mondiale. En 1952, il publie deux articles sur ce thème dans Il Meridiano d’Italia : « La ‘guerra occulta' » (« La ‘guerre occulte' ») et « I retroscena della storia » (« Les dessous de l’histoire »). Dans le treizième chapitre de Les Hommes et les ruines, paru l’année suivante, l’auteur italien examine plus systématiquement les armes, les tactiques et les buts de la « guerre occulte », reprenant certaines des considérations qu’il avait déjà exposées dans « Les instruments de la guerre occulte », paru en 1938 dans La Vita Italiana (in Renato Del Ponte dans Fenomenologia della sovversione, SeaR Edizioni, 1993 ; Phénoménologie de la subversion, Paris, L’Homme Libre, 2004) alors qu’il traduisait en italien La Guerre occulte de Léon de Poncins et Emanuel Malynski (La Guerra occulta – Ebrei e massoni alla conquista del mondo, Milan, Hoepli, 1939), qu’il préfaça et dont il fit une recension, également dans La Vita Italiana. Dans tous ces essais, les références à l’œuvre de R. Guénon sont abondantes. C’est que la « guerre occulte » est grosso modo ce que le métaphysicien français désigne, dans sa propre terminologie, sous le nom de « contre-initiation », thème qu’il aborda notamment dans Le Règne de la quantité et les signes des temps.

« La guerre occulte est la guerre que les forces de la subversion mondiale mènent dans les coulisses par des moyens qui échappent presque toujours aux méthodes ordinaires de l’investigation.

La notion de guerre occulte appartient à une vision pour ainsi dire tridimensionnelle de l’histoire, une histoire considérée, non pas en surface, selon deux dimensions, celles des causes, des événements et des dirigeants apparents, mais en profondeur, selon sa troisième dimension, dimension souterraine qui contient des forces et des influences décisives souvent irréductibles au simple élément humain, qu’il soit individuel ou collectif ».

Le tout premier texte de J. Evola sur le problème de la « guerre occulte » fut publié dans la revue Ur. Il est signé « Arvo ». Il s’intitule « Sulla contro-iniziazione ».*

Ceux qui essaient de dépasser les limitations humaines et aspirent à obtenir la connaissance et la puissance doivent se rendre compte de l’existence de ce que, pour reprendre la dénomination de René Guénon, on peut appeler la contre-initiation. Ils doivent aussi connaître les diverses formes qu’elle revêt et les différents moyens qu’elle emploie pour parvenir à ses fins.

On peut partir de l’idée générale qu’il existe des forces qui veulent « s’infiltrer » parmi les forces humaines, individuelles et collectives, non seulement pour détourner toute aspiration à la véritable spiritualité, mais aussi pour créer des courants, des suggestions et des systèmes idéologiques de nature à brouiller la vision de la vérité, à falsifier les valeurs et à faire prévaloir les influences les plus basses, en somme toutes les formes de matérialisme, de désordre et de subversion qui sont à l’œuvre dans les civilisations.

L’opposition entre les forces du « bien » et les forces du « mal » est un lieu commun dans les religions ; cependant, elle ne rend pas bien compte du problème en question, car ce dont il s’agit, ce n’est pas simplement d’un problème d’ordre moral et religieux, mais d’une action beaucoup plus vaste, objective, concrète, dont les représentants des religions ne se rendent souvent pas compte, quand ils n’en subissent pas eux-mêmes l’influence à leur insu.

Je me bornerai ici à quelques considérations spécifiquement liées au domaine des disciplines dont il est question dans cette revue. Il n’en est pas moins nécessaire de faire au préalable quelques remarques générales. En principe, il n’existe pas de mouvement subversif dans l’histoire et dans la pensée qui n’ait pas d’origines « occultes ». En particulier, il est important de se rendre compte qu’un des tout derniers « produits » des forces des ténèbres auxquelles je me réfère est la théorie « positiviste », qui nie l’existence de semblables dessous et prétend que tout, dans le monde des hommes, peut s’expliquer par des causes historiques tangibles. Or, cette mentalité « positiviste » n’est-elle pas celle qui peut se prêter le plus aux plans secrets des forces qui agissent « à couvert » ? Comme l’a indiqué à sa façon un catholique, la toute dernière ruse du « diable » consiste à convaincre les hommes qu’il n’existe pas. (1)

En principe, tout ce qui est révolution, subversion, anti-tradition et démagogie porte le sceau visible d’une force qui est, au fond, non humaine, qui déchaîne les forces des collectivités, abruties par une idéologie ou une autre. Joseph de Maistre a écrit à ce sujet des pages d’une valeur éternelle. Ceux qui considèrent le phénomène révolutionnaire d’un point de vue purement politico-social prennent l’apparence pour l’essence, puisque l’essence de toute révolution est quelque chose qui n’est pas tant dirigé contre les hommes et les institutions que contre l’esprit et qui, dans les cas extrêmes – il est inutile d’en donner des exemples ici -, apparaît purement et simplement comme une action satanique.

Cela dit, Guénon a magistralement identifié les influences souterraines qui ont travaillé à la fabrication de ce que l’on appelle généralement la mentalité moderne à partir de domaines qui, comme celui la science, sont censés être complètement immunisés contre ce genre d’actions. En effet, le matérialisme et le scientisme dans leur ensemble sont des suggestions et des vues étroites trop organisées et tendancieuses pour que l’on puisse considérer que leur origine et leur propagation sont spontanées et dues simplement à la bêtise humaine, surtout lorsque l’on constate la convergence précise de leurs effets pratiques avec les objectifs principaux, plus visibles dans d’autres domaines, de la contre-initiation. Guénon dit à juste titre : « Ce qui est vraiment singulier, et même presque comique s’il s’agissait de choses moins graves, pour ne pas dire sinistres, c’est que le matérialisme, dont l’une des prétentions principales est de supprimer tout mystère, a lui-même des dessous extrêmement mystérieux ; et l’on pourrait en dire autant, d’un autre point de vue, de la notion même de « matière » qui en constitue la base, mais est certainement la plus énigmatique et la plus inintelligible que l’on puisse imaginer. » Que l’homme, poursuit-il, en soit arrivé aujourd’hui à concevoir comme ordinaire et normale une vie réduite à ses possibilités les plus inférieures ; qu’il fasse carrément de ce qui est tangible, visible, saisissable et mesurable, un synonyme de la réalité, et même de la réalité au sens éminent du terme, ceci est au contraire l’effet d’une fascination, d’une espèce de cercle magique, qui l’a conduit à une atrophie, à exclure la possibilité même de toute vision et de toute sensibilité supérieures. Et la contrepartie de ce cercle magique, c’est une conception de l’histoire qui laisse entendre que la façon dont 1’homme considère aujourd’hui le monde serait celle, saine et « normale », qui correspond à la civilisation qui, plus que toute autre, pourrait prétendre être « éclairée » et libérée des « superstitions ».

Cependant, il ne faut pas oublier que la contre-initiation change de direction et agit différemment lorsque le « cercle magique » que je viens d’indiquer s’affaiblit et que l’homme commence à soupçonner de nouveau qu’il y a un monde invisible au-delà du monde visible ; un domaine extra-normal au-delà du normal ; au-delà de la conscience ordinaire de tous les jours, une conscience plus profonde et mystérieuse – non pas comme théorie, mais comme réalité. Dans la civilisation contemporaine, ce genre d’« ouvertures » se produit désormais dans de vastes secteurs, en raison de circonstances diverses. Sous ce rapport, il est clair que des influences cherchent à empêcher que ce genre de bouleversements n’aboutisse à des résultats positifs et à entraîner les gens, du fait de ces bouleversements, vers des dangers et des dégradations plus graves que ceux qu’ont pu et que pourront provoquer le matérialisme et le scientisme.

On emploie ici une tactique que j’appellerai de diversion, qui est efficace partout où l’on ignore que, au-delà du domaine du « normal », il y a celui du supranormal, mais aussi celui de l’infranormal, que la suppression des limites de la conscience ordinaire peut se produire dans le sens de la supra-personnalité et de la supra-conscience, aussi bien que dans celui de l’infra-personnalité et d’une conscience amoindrie et que, au-delà de la réalité sensible et « naturelle », il y a, non seulement la sphère du surnaturel, mais aussi celle de l’infra-naturel et de l’infra-psychisme. Tout cela semble être complètement ignoré des divers courants du « spiritualisme » et de l’occultisme contemporains et encore davantage par les « méta-psychologues », les psychanalystes et autres, qui, en raison de leur étroitesse d’esprit et de leurs méthodes, ne soupçonnent même pas l’origine de ce genre de distinction. Or, c’est justement dans les courants du « spiritualisme » et de l’occultisme contemporains que Guénon et, avec lui, Evola ont montré l’existence d’un ensemble de contrefaçons, de confusions et de déviations idéologiques et pratiques qui autorisent à penser que tout cela n’est pas étranger à une action secrète intelligente qui n’est pas simplement humaine et dont l’objectif principal est de diriger tout esprit qui s’efforce de sortir du cercle magique du matérialisme pratique, non pas vers le haut, mais vers le bas, non pas vers la supra-personnalité, mais vers l’infra-personnalité, non pas vers la spiritualité vraie, la connaissance métaphysique et initiatique, mais vers le monde de l’infra-psychisme, du visionnarisme nébuleux et des sensations qui ne font qu’entraver toute possibilité de développement véritable ou même contribuer à altérer et à désagréger l’unité spirituelle, ce qui est le but principal de la contre-initiation. Comme on le voit, tout ceci nous amène à un ordre d’idées qui intéresse tout spécialement nos lecteurs. Devant le pullulement de sectes, de loges et de mouvements de toutes tendances, ils doivent donc se rendre compte que la confusion que je signale ici est aujourd’hui extrêmement répandue et dangereuse, puisqu’il n’y a presque personne qui, outre la compétence, ait l’autorité nécessaire pour la dénoncer comme il se doit.

Ce qui contribue à la déviation spirituelle, c’est l’attrait exercé sur le plus grand nombre, d’abord, par tout ce qui a un caractère sensationnel et « mystérieux » (à tel point que, de nos jours, l’« occultisme » n’est pas loin du niveau des romans policiers et des films à suspense), ensuite par tout ce qui est « phénomène ». Pour ce qui est du second point, l’illusion gagne aussi des personnes d’un certain niveau intellectuel, qui, sans être des spirites ou des méta-psychologues, n’en voudraient pas moins se rapprocher du monde initiatique ; ces personnes s’imaginent trop facilement que les « phénomènes » sont toujours les signes tangibles et nécessaires d’une réalisation spirituelle. La vérité est différente, car, dans un certain domaine, on peut avoir la possibilité de produire un même phénomène par une régression comme par une intégration de la personnalité. Par exemple, la lévitation peut être provoquée par un sorcier, un saint, un médium, aussi bien que par un initié et il est évident que, dans chacun de ces cas, le phénomène a une signification fort différente.

En dehors du monde de la médiumnité – sur lequel il ne vaut pas la peine d’insister, puisque son caractère régressif est par trop évident – et des cas que j’appellerai d’« intervention directe » par allusion à l’apparition de certains personnages qui doivent transmettre telle ou telle « révélation » et former des sectes et des mouvements – on sait combien souvent il en a été question et il ne s’est pas toujours agi de mystification – ; en dehors, donc, de ces deux cas, il en est d’autres où le caractère dévié et suspect de nombreux courants occultistes peut se rattacher en définitive à des « contacts » que certaines méthodes de développement psychique ont provoqués avec des forces dont on ne soupçonne pas la nature, ni même l’existence et qui se tiennent toujours sur le qui-vive, au cas où quelqu’un qui n’a pas la dignité et la qualification nécessaires s’aventurerait dans leur domaine. Ceci pourrait jeter une lumière plutôt inquiétante sur les dessous de la fondation de beaucoup de loges et de groupes théosophico-occultistes. (2)

Un danger plus général, plus général parce qu’il est lié à d’autres courants modernes moins spécialisés qui se donnent volontiers pour des « courants de pensée », est celui du panthéisme, qui s’associe plus ou moins au culte de la Vie et de l’Irrationnel. Il faut prendre position contre tout cela aussi, car nombreux sont ceux qui voudraient voir dans le panthéisme, par opposition au théisme dogmatique, un savoir supérieur touchant plus ou moins au domaine initiatique. Du reste, n’a-t-on pas cherché à classer l’ensemble de la spiritualité hindoue comme du « panthéisme », ignorant tout ce qui y constitue la négation la plus nette de ce système (il suffirait de mentionner le bouddhisme originel) ? Mais, ici, ce n’est pas de l’erreur théorique, mais du danger pratique qui en dérive, dont je veux parler. Comme le dit Guénon, ce danger est présent dans toute école « qui induit l’être à « se fondre », nous dirions plus volontiers et plus exactement à « se confondre » ou même à « se dissoudre », dans une sorte de « conscience cosmique » exclusive de toute « transcendance », donc de toute spiritualité effective ». Les diverses théories théosophiques sur le « dépassement de l’illusion de la séparativité », la « Vie une » et ainsi de suite, avec ses corollaires, l’humanitarisme et l’égalitarisme, sont presque toujours les indices de cette tendance, qui constitue un véritable « développement inversé ». Il est nécessaire de citer de nouveau Guénon : « Nous avons eu ailleurs l’occasion de signaler le symbolisme initiatique d’une « navigation » s’accomplissant à travers l’Océan qui représente le domaine psychique, et qu’il s’agit de franchir, en évitant tous ses dangers, pour parvenir au but ; mais que dire de celui qui se jetterait en plein milieu de cet Océan et n’aurait d’autre aspiration que de s’y noyer ? C’est là, très exactement, ce que signifie cette soi-disant « fusion » avec une « conscience cosmique » qui n’est en réalité rien d’autre que l’ensemble confus et indistinct de toutes les influences psychiques, lesquelles, quoi que certains puissent s’imaginer, n’ont certes absolument rien de commun avec les influences spirituelles, même s’il arrive qu’elles les imitent plus ou moins dans quelques-unes de leurs manifestations extérieures (car c’est là le domaine où la « contrefaçon » s’exerce dans toute son ampleur, et c’est pourquoi ces manifestations « phénoménales » ne prouvent jamais rien par elles-mêmes, pouvant être tout à fait semblables chez un saint et chez un sorcier). Ceux qui commettent cette fatale méprise oublient ou ignorent tout simplement la distinction des « Eaux supérieures » et des « Eaux inférieures » ; au lieu de s’élever vers l’Océan d’en haut, ils s’enfoncent dans les abîmes de l’Océan d’en bas ; au lieu de concentrer toutes leurs puissances pour les diriger vers le monde informel, qui seul peut être dit « spirituel », ils les dispersent dans la diversité indéfiniment changeante et fuyante des formes de la manifestation subtile (qui est bien ce qui correspond aussi exactement qu’il est possible à la conception de la « réalité » bergsonienne), sans se douter que ce qu’ils prennent pour une plénitude de « vie » n’est effectivement que le royaume de la mort et de la dissolution sans retour ».

J’ai signalé au début que les forces de la contre-initiation s’ « infiltrent » dans les forces humaines; je veux dire qu’il doit exister certaines déviations spirituelles ou intellectuelles que ces forces s’empressent d’aggraver en leur donnant ce qu’on appelle en magie une « direction d’efficacité ». C’est là ce qui apparaît clairement dans le cas que je viens d’indiquer, puisque le panthéisme, le vitalisme, la théorie de l’inconscient et autres, sont souvent de simples produits de la pensée contemporaine, et les personnes qui y adhèrent ne se rendent pas compte de la signification de leurs idées, ni dans quelle mesure elles peuvent être utilisées par d’autres qui, quant à eux, savent parfaitement ce qu’ils font et, pour ainsi dire, pensent pour eux.

Ceci nous amène à une question plutôt complexe, qui est celle de la nature et de l’origine de la contre-initiation. Dans un certain secteur, on peut se contenter de parler à cet égard de forces, dont l’action maléfique n’a pas à être attribuée à une intention propre, mais simplement à leur nature, de la même façon que le fait qu’un acide corrode lorsqu’on lui laisse la possibilité d’agir ne procède pas d’une intention propre, mais de sa nature même. C’est ce que certains appellent le « monde intermédiaire », d’autres le « monde inférieur », d’autres encore le « monde démonique » (le mot de « démon » ne doit cependant pas être pris ici au sens moral et religieux que lui donne le catholicisme), qui peut être à l’origine de ce genre d’influence, pour peu que le monde des hommes et des pensées humaines s’ouvre inconsidérément à lui. Mais, en dehors des simples forces, il faut penser à de véritables êtres, je veux dire des êtres intelligents et personnels, des représentants ou des agents de la contre-initiation, des êtres rattachés, comme les initiés, à une « chaîne ». Guénon parle même d’une « initiation déviée et dénaturée », de quelque chose qui a procédé d’une initiation effective « par une dégénérescence allant jusqu’à ce « renversement » qui constitue ce à quoi l’on peut donner proprement le nom de satanisme ». Cependant, il admet au fond qu’il faut en cela tenir compte d’un fait métaphysique, car on ne passe pas purement et simplement d’une dégénérescence et d’une involution à l’inversion et à l’intention, qui, en dehors des influences destructrices « naturelles » dont j’ai parlé plus haut, définissent la contre-initiation. En fait, quant à la question des origines, Guénon parle d’une « révolte contre l’autorité légitime et de la prétention à une indépendance qui ne saurait exister », dans certaines organisations initiatiques, de la part de personnes qui en avaient jadis reçu la force et qui, par là même, étaient au delà du plan simplement humain (3). Mais peut-être faut-il remonter encore plus loin : à ceux qui, plutôt que d’être des dieux, ont préféré être les ennemis des dieux.

Ceci m’amène à une dernière remarque. Evola a montré qu’un processus naturel a conduit l’Occidental vers la contre-initiation. À partir de la Renaissance, écrit-il, l’Occidental a voulu être « libre » et autonome ; il a rompu les uns après les autres les derniers contacts qu’il pouvait encore avoir avec le monde d’en-haut et a suivi la voie de l’immanence et de la conquête du monde. Mais, dans tout ce qui ne se limite pas au matérialisme et à la « réalité » matérielle dominée par la technique, l’individu, coupé du monde spirituel, tend à une sorte d’ascèse qui n’est qu’une exacerbation de la volonté de domination et de sa « liberté » et forge le mythe du surhomme.

De ce fait, il ne peut qu’obéir aux influences de la contre-initiation et il y a déjà des manifestations de ce genre, des manifestations d’inconscients « ascètes du mal », qui sont fort significatives. C’est probablement de cette façon que se scellera bientôt le destin de toute une civilisation.

J’espère que ces brèves considérations feront apparaître l’importance capitale du concept de contre-initiation. Il ne s’agit pas de fantaisies, mais de choses très sérieuses et réelles qu’il convient de prendre en ligne de compte pour se défendre, tant intellectuellement ou spirituellement, quand on se consacre à nos sciences.

ARVO

* Il s’agit d’une nouvelle traduction de l’article en question, paru pour la première fois dans le tome III de Ur & Krur – Introduction à la Magie, Milan, Arché, 1986 [N.D.T.]

(1) Cf. « Les faits mystérieux de Beauring », Études Carmélitaines, 1933, p.11 : « Le démon a mille tours dans son sac et son grand art en ce monde, où l’on ne croit presque plus, c’est de faire nier qu’il existe, car il serait une preuve de l’existence du surnaturel. »

(2) Il peut être intéressant de rapporter certaines impressions qu’un homme a eues d’un centre indien où il séjournait et d’une certaine personnalité qui s’y trouvait : « Qui sait quelle forces sont à l’œuvre ici ? Rishikesh est un centre d’énergie psychique et cet homme a l’air d’être possédé, mais pas de Dieu ! Il m’a semblé qu’il avait vendu son âme et qu’il l’avait bien vendue, ce qui est rare et effrayant. D’où viennent les idées ? Les grands inventeurs et les grands dirigeants du monde sont des hommes qui construisent par l’intermédiaire d’autres cerveaux : leur pouvoir est un pouvoir de coordination, d’intelligence, d’initiative, joint à la compréhension des exigences du monde matériel. Derrière eux, dans l’ombre, il y a toujours des hommes plus ou moins inconnus. R. A. K. avait l’air d’être bouillonnant de vie, mais comme un récipient du mal, comme une fiole dont le contenu pourrait causer de terribles dévastations, si elle se renversait sur le monde. » (F. Yeats-Brown, Lancer at large, Leipzig 1937, p. 252).

(3) Ailleurs, Guénon reconnaît au fond ces deux aspects distincts quand il parle d’actions semblables à celles qu’accomplissent les nécromants, qui agissent en alimentant leur volonté avec les résidus psychiques « inanimés » des morts. Dans ce cas, les résidus psychiques correspondraient à des organisations initiatiques qui sont dans une phase d’extrême dégénérescence et se survivent pour ainsi dire à elles-mêmes, tandis que le rôle du nécromant serait joué par les forces de la véritable contre-initiation, qui ont subverti ces organismes déchus. Nous y reviendrons en parlant des origines de la franc-maçonnerie moderne.

Copyright © 2004 Thompkins & Cariou
Copyright © 2016 Cariou

 

Publicités