La mystique de la race dans la Rome antique

SPQR

Telesio Interlandi (1894-1965) naît dans une famille de notables de la province de Syracuse. Après avoir fait des études de droit à Turin, il s’oriente vers le journalisme. Pendant la guerre, il sert comme sous-lieutenant d’artillerie dans l’armée italienne. En 1918, il s’installe à Rome, puis à Florence, où il est chargé par le journal Nazione de couvrir les évènements qui mèneront à la Marche sur Rome. De retour dans la capitale, il écrit des nouvelles, dessine des couvertures pour le mensuel Noi e Il Mondo, traduit Blok du russe et entre en contact avec l’intelligentsia romaine. En 1923, il entre à Impero, où il est responsable d’une rubrique à succès intitulé « coups de poing ». La grande occasion de sa vie se présente en 1924 : Mussolini lui demande personnellement de diriger un nouveau quotidien, Il Tevere, qui, en pleine affaire Matteotti, vise à contrebalancer, par un mussolinisme modéré, le fascisme intransigeant d’Impero. C’est comme éditorialiste d’Il Tevere qu’il devient l’un des journalistes les plus connus et les plus estimés du régime. Une anthologie de ses meilleurs éditoriaux antibritanniques est publiée en 1935 sous le titre de I nostri amici inglesi et, en 1938, il contribue à Italia e Germania, un recueil de textes écrits par divers auteurs italiens en l’honneur de la visite imminente d’Adolf Hitler à Rome.

La même année, il prend la tête d’un nouveau journal, La Difesa della Razza, dont le rédacteur en chef n’est autre que Giorgio Almirante, futur président du MSI et dont le comité de rédaction comprend un certain nombre de signataires du fameux Manifesto della Razza. Publié anonymement dans Le Giornale d’Italia le 15 juillet 1938 sous le titre Le Fascisme et le problème de la race, republié dans le premier numéro de La Difesa della razza le 5 août 1938, quelques semaines avant la promulgation des lois raciales par le régime fasciste, le Manifeste de la race est critiqué dans ce même numéro par J. Evola pour son manque de cohérence. La Difesa della Razza, probablement financé par l’Allemagne, est censé devenir l’organe principal du racisme et de l’antisémitisme italiens. De fait, durant la guerre, le thème de la race occupe une place centrale dans les colonnes du journal de T. Interlandi, dans le droit fil des projets idéologiques et politiques allemands. De janvier 1939 à mai 1942, J. Evola y publie une trentaine d’articles, tous sur ce thème. Un tiers d’entre eux porte sur la tradition romaine.

La littérature raciste n’a pas manqué de faire ressortir tout ce qui, dans la romanité ancienne, témoigne de l’importance accordée alors au sang, à la race, à l’origine et à la descendance et a aussi fait des recherches pour y retrouver l’élément et le type aryens ou nordico-aryens et en suivre le destin. Du fait des intérêts prédominants dans le racisme moderne et de la nature même de ses horizons, ces recherches se sont cependant presque toujours attachées à des éléments qui sont au fond extérieurs et secondaires : elles se sont donc portées sur le droit et les mœurs antiques, sur certaines traditions nobiliaires, sur les traces, directes ou indirectes, d’un certain type physique et ne se sont aventurées que beaucoup plus rarement dans le domaine des cultes et des mythes les plus connus et les plus répandus. Il est curieux que, pour autant que nous le sachions, on ait au contraire négligé presque systématiquement de nombreuses sources qui ont une importance spéciale pour les aspects supérieurs de la doctrine de la race. Ceci est dû au préjugé répandu – que nous avons déjà dénoncé à maintes reprises ici – selon lequel l’ensemble de ce qui avait un caractère extra-rationnel et proprement traditionnel dans l’antiquité romaine se résume à des fantaisies, des inventions, des superstitions et, en définitive, à des choses peu sérieuses et négligeables. Une grande partie de l’ancien monde romain attend donc encore d’être exploré et cette exploration, si l’on possède les bons principes et la qualification adéquate pour la mener, donnera sûrement des résultats précieux, particulièrement par rapport à une conscience spirituelle et religieuse des forces de la race.

Les lares, les pénates, les mânes, les génies familiaux, les « héros » tutélaires et ainsi de suite sont des notions bien connues de tous ceux qui ont fait des études, même élémentaires, d’histoire romaine ancienne. Mais connues à quel titre ? Un peu comme le sont les choses mortes et muettes que l’on conserve dans les musées, les vestiges écrits d’un monde dont on sent qu’il nous est étranger et qu’il est « mort » et qui nous laissent indifférents, à moins que, pour des raisons techniques et académiques, on ait été obligés de faire des études spéciales sur les sources et les traditions, à un point de vue purement culturel, pour les besoins d’une belle petite monographie. À quelques très rares exceptions près, on ne sent aucunement la nécessité d’assimiler ces traces et d’en tirer des éléments susceptibles de nous faire comprendre les significations et les vérités fondamentales de l’ancienne humanité romaine. Et pourtant c’est justement ici que l’on trouverait la profession de foi raciste la plus précise et la plus significative de la Rome antique, profession de foi qui n’avait rien de « philosophique » et qui n’était pas restreinte à des cercles cultivés, mais qui était vivante et active dans les traditions les plus originelles, les plus répandues, les plus respectées.

Les notions de « lares », « pénates », génies, héros, etc., sont largement interdépendantes. Chacune sous un aspect différent, elles se rapportent toutes à l’ancienne conscience des forces mystiques du sang et de la race, à la lignée, envisagée non seulement dans son aspect corporel et biologique, mais aussi dans son aspect « métaphysique » et invisible, mais pas pour autant « transcendant », dans le sens étroit et dualiste qu’a pris ce terme. L’être considéré isolément, déraciné, n’existe pas – quand il s’imagine se suffire à lui-même, il se trompe pitoyablement, car il ne peut dire d’aucun des processus organiques qui conditionnent sa vie et sa conscience finie qu’ils sont « à lui ». L’individu appartient à un groupe, à une lignée ou famille. Il fait partie d’une unité organique, dont le véhicule le plus immédiat est le sang et qui se développe dans l’espace comme dans le temps. Cette unité n’est pas « naturaliste », n’est pas déterminée et créée uniquement par des processus naturels, biologiques et physiologiques. Ces processus en constituent plutôt l’aspect extérieur, la condition nécessaire, mais non suffisante. Il y a une « vie » de la vie, force mystique du sang et de la race. Elle est au-delà des forces de la vie des individus, qui, à la mort, s’y dissolvent ou qui, par de nouvelles naissances, en sortent ; elle est donc vitae mortisque locus – lieu qui englobe la vie et la mort et qui, de ce fait, est au-delà des deux.

Maintenir un contact vivant, continuel et profond avec cette force profonde de la race est la forme la plus directe et indispensable de pietas, de religiosité, base et condition de toutes les autres ; les règles principales du droit de la famille en sont des conséquences ou des applications, même en ce qui concerne la terre, qui entretient elle-même, comme le montre la notion de genius loci, des relations mystérieuses et « mystiques » avec le sang et la force originelle de la race ou gens, à laquelle elle appartient et qui y vit. Lorsque l’on considère les origines, on a le sentiment d’un « mystère » – c’est le mythe d’êtres venus d’« en haut » ou d’hommes qui ont réussi à se « déshumaniser », à séparer leur vie de leur personne et à en faire la force supra-individuelle d’une race, d’un sang, d’une descendance qui y verra son origine. Dans l’idéal, il y a une relation et une adéquation parfaites entre l’individu et cette force, ce qui signifie pour lui l’apothéose, c’est-à-dire la conquête du privilège de l’immortalité et lui donne le droit de se considérer directement comme le « fils » – au sens supérieur – de l’ancêtre de la race, voire même comme une sorte de nouvelle manifestation de cet ancêtre lui-même.

C’est là l’essence de la croyance mystico-raciste de l’ancienne humanité aryo-méditerranéenne et, en particulier, romaine. L’importance qu’elle accorda à la race, non seulement comme corps, mais aussi comme esprit, est un fait irréfutable et constitue la base de la croyance aux entités déjà mentionnés et du culte rigoureux qu’on leur voua. Il nous reste à ajouter quelques témoignages, qui serviront à éclairer d’autres aspects de l’idée centrale que nous venons d’exposer succinctement.

Selon un témoignage bien connu de Macrobe (Sat., III, 4), les lares étaient « les dieux qui nous [les Romains] font vivre ; ils alimentent notre corps et gouvernent notre âme ».* Cela ne doit naturellement pas s’entendre au sens naïvement littéral, mais par rapport au mystère des forces profondes de notre organisme. Comme nous l’avons indiqué, aucun des processus les plus importants qui sont à la base de notre vie organique et psycho-physique ne dépend directement de notre volonté et n’est illuminé par notre conscience. L’homme antique ne s’intéressait pas à l’aspect extérieur, physique, de ces processus, qui est étudié par les sciences positives modernes, mais se préoccupait des forces qu’ils présupposent et qui – au sens supérieur et symbolique – « alimentent » et « gouvernent » notre vie. Le témoignage de Macrobe est le plus explicite de tous ceux qui indiquent que l’ancien culte des lares, des mânes ou des pénates se référait, avant tout, à ces forces.

Celles-ci se rattachaient d’ailleurs à une origine unique étroitement liée à l’idée de race. « Les plus anciens documents sur le culte des lares nous donnent de préférence leur divinité au singulier et l’incarnent dans le lar familiaris, père unique, mais idéal, d’une race : ce mot en effet signifie, non pas qu’il a procréé matériellement cette race à l’origine en qualité d’ancêtre, mais qu’il est la raison divine de son existence et de sa durée » (cf. Daremberg et Saglio, Dictionnaire des Antiquités grècques et romaines, III, p. 938). Le lar familiaris était aussi appelé familiae pater, père ou origine de la famille ou de la gens ; sous cet aspect, il s’identifiait au genius generis, au « génie » d’un sang donné. Le genius, plus spécifiquement, était la force cachée et « divine » qui engendre, genius nominatur qui me genuit, l’ancêtre d’une race, generis nostri parens ; le mot de « genius » lui-même se rattache aux verbes geno, gigno, c’est-à-dire à l’idée d’engendrer, dont dérive le mot de gens, peuple ; ici, il s’agit aussi du pouvoir réel qui est à l’origine de la génération physique, de l’union des sexes (a gignendo genius appellatur, Censorinus, De die nat., 3), de sorte que le lit nuptial s’appelait aussi lectus genialis (lit du génie) et que toute offense au caractère sacré du mariage patricien et au sang était considérée comme un crime essentiellement contre le genius de la lignée.

Les auteurs anciens rattachent le mot de genius, non seulement à geno, genere (engendrer), mais aussi au verbe gero, ce qui, même si c’est inexact étymologiquement, n’en est pas moins significatif de l’idée que l’on se faisait de l’entité en question. Ce rapprochement met en effet en lumière l’idée que la force constituant l’origine mystique d’un sang donné et la matrice de la génération demeure comme une « présence » dans le groupe correspondant et, en principe, gouverne, dirige et soutient la vie des individus (cf. Hartung, Die Religion der Römer, I, 32). Notre langue a encore le mot de « génial », mais pour désigner quelque chose de complètement différent et, même, de diamétralement opposé à ce qu’il signifiait à l’époque. L’individu « génial », dans l’acception commune, est plus ou moins celui qui « invente », qui a des « idées », dans un esprit anarchique et individualiste. Dans l’ancienne conception, la « génialité » ne pouvait au contraire être conçue que comme une inspiration spéciale ou une illumination dont jouissait l’individu, non pas en tant que tel, mais, essentiellement, par rapport à sa race et à son sang, à l’élément divin de sa gens et de la tradition de la gens.

La « présence » du génie, du lare ou des pénates dans le groupe que cette entité tenait sous sa protection était matérialisée et symbolisée par le feu, par la flamme sacrée, qui devait brûler constamment au centre des foyers patriciens, dans le temple sur l’atrium, lieu où le pater familias célébrait et où se réunissaient les différents membres du groupe familial ou nobiliaire, par exemple pour les repas, qui avaient eux-mêmes une signification rituelle dans l’ancienne vie romaine et aryenne. Par exemple, une partie des aliments était réservée au dieu du feu domestique, en souvenir de la communauté de vie qui le liait aux individus – communauté de vie et aussi communauté de destin. Sous certains aspects, en effet, non seulement le genius était le principe qui détermine les caractéristiques fondamentales de chacun des individus qui naissent sous son signe, mais en plus il était conçu comme le principe directeur de ses actes les plus importants et les plus décisifs, comme ce qui l’assiste et le guide, pour ainsi dire, dans les coulisses de sa conscience finie et devient la cause première du destin, heureux ou malheureux, qui lui est réservé. Par la suite, cette entité de l’ancien culte racial romain donna lieu à des représentations populaires, qui, cependant, ne conservent pas grand chose de sa signification originelle : il nous faut mentionner, par exemple, l’indéniable relation entre le genius et la conception populaire chrétienne des « anges gardiens » ou du bon ange et du mauvais ange, images qui sont devenues purement mythologiques et n’ont plus aucun rapport essentiel et concret avec le sang et les forces mystiques de la race.

Du fait qu’il existait un lien intime entre l’individu et le lare, le génie et, en général, la divinité symbolisée par le feu sacré d’une souche donnée ; du fait que cette divinité passait pour avoir un caractère vivant, concret et agissant, les particularités du culte antique s’expliquent. Cette entité du feu apparaissait comme l’intermédiaire naturel entre le monde humain et l’ordre surnaturel. En partant de l’idée de l’unité, réalisée dans le sang et dans la race, de l’individu avec une force qui, comme le génie ou le lare, était plus que physique, l’homme antique était convaincu qu’il lui était réellement possible d’influer, par ce moyen, sur son destin et de mettre ses forces et ses actions sous la protection d’une influence transcendance que, par le mystère du sang et de la race auxquels il appartenait, des rites spéciaux devaient favoriser et ennoblir. L’anti-universalisme est un trait distinctif du culte des plus anciennes sociétés aryennes. L’homme antique ne s’adressait pas à un dieu dans l’abstrait, dieu de tous les hommes et de toutes les races, mais au dieu de sa race ou plutôt de son peuple et de sa famille. Inversement, seuls les membres du groupe qui était sous sa protection pouvaient légitimement invoquer la divinité du feu domestique et croire à l’efficacité de leurs rites. Ici, il est facile de porter des jugements négatifs et d’employer des formules stéréotypées comme celle de « polythéisme » ; il est difficile d’expliquer ce dont il s’agissait là dans le monde antique, car le sens de l’ancienne religion a été perdu, presque entièrement perdu, de siècle de contingence en siècle de contingence. Nous nous en tiendrons à deux remarques.

D’abord, ce qui justifiait l’ancien culte nobiliaire et racial aryen et romain était essentiellement une conception hiérarchique. Dans une armée, on ne s’adresse pas directement au chef suprême, mais plutôt au supérieur hiérarchique dont on dépend immédiatement, car celui-ci, au besoin par ses aides, peut résoudre le problème sans qu’il soit nécessaire de remonter plus haut. De même, ce n’est pas parce que l’on admet un dieu universel qu’il faut exclure tout intermédiaire et condamner toute référence aux forces mystiques particulières qui sont celles d’un peuple ou d’une race et qui y sont liées par une communauté de vie et de destin. Celse opposera justement l’argument de la hiérarchie à l’accusation de polythéisme lancée par les chrétiens et fera remarquer à l’aide d’une comparaison que celui qui se soumet à une autorité déléguée au gouvernement d’une province donnée se soumet implicitement à celle du gouvernement central, tandis que celui qui prétend s’adresser uniquement et directement à celui-ci, en dehors du fait qu’il fait preuve d’impertinence, peut, dans la pratique, semer la confusion. On sait que la romanité, en dehors des cultes propres à la noblesse, reconnut des cultes plus généraux, parallèlement à l’universalité à laquelle s’élevait graduellement la cité éternelle ; et c’est là ce qui ressort aussi d’un des aspects sous lesquels se présentaient des entités comme les lares ou « génies », puisqu’il exista une conception nationale des lares, par exemple dans le culte rendu aux lares militares, dans la notion de lares publici, dans la référence à la force mystique de la lignée impériale, aux « demi-dieux qui ont fondé la cité et établi l’empire universel » ou dans l’idée de « génie ou démon universel ».

Ensuite, l’homme antique, traditionnel, ne réduisait pas le culte à une simple convention sentimentale et, pour lui, le rite n’était pas une cérémonie vide. Pour que s’établisse un rapport réel et efficace entre le monde humain et le monde divin, il pensait qu’il existait des conditions précises. L’une d’elles était justement la race et le sang. Même sans entrer dans le domaine complexe des présupposés métaphysiques du culte, il est clair que la force à laquelle l’individu pensait devoir la vie et dont il supposait qu’elle était « présente » dans son corps, mais à laquelle il attribuait des caractères supra-individuels et supranaturels, était conçue comme l’intermédiaire le plus direct et le plus positif pour atteindre ce qui est supérieur à la vie. La race, comme race de l’esprit, était donc une valeur religieuse, contenait un sacrement, recelait quelque chose de « magique » et cela en vertu de considérations, il faut bien le reconnaître, positives et réalistes à bien des égards.

La prestation de serment au genius dans l’antiquité romaine se faisait en se touchant le milieu du front et le culte du genius lui-même n’était pas sans relation avec celui de la Fides, personnification de la vertu, essentiellement aryenne et virile, de la fidélité et de la loyauté (cf. Servius, Ecl., VI, 3 ; Aen., III, 607). Le détail relatif au geste du serment est, pour toute personne compétente, fort intéressant, parce qu’il rattache le genius et les entités apparentées au mens au principe intellectuel et viril de la vie, hiérarchiquement supérieur à l’âme et aux forces purement corporelles : ce n’est certes pas par hasard que la région attribuée par la tradition romaine au mens – la partie centrale du front – est celle que la tradition indo-aryenne rapporte expressément à la force de la « virilité transcendante » et au « centre de commandement » (âjna-cakra). Ainsi est écartée l’hypothèse selon laquelle le culte familial romain aurait consisté, sinon en personnifications superstitieuses, du moins en une sorte de « totémisme », le totem étant l’entité ténébreuse du sang d’une tribu de sauvages, apparentée aux forces du règne animal. Au contraire, le monde romain antique attribuait aux dieux de la race et du groupe familial des traits effectivement surnaturels, car, dans l’antiquité méditerranéenne, l’esprit, mens ou nous, était conçu justement comme le principe surnaturel et « solaire » de l’homme.

Sans doute, il ne faut pas généraliser et penser qu’il en allait toujours ainsi. Les traditions qui étaient comprises dans le monde romain antique sont plus variées et complexes que ce que l’on a supposé jusqu’ici. Les influences ethniques et spirituelles les plus diverses se rencontrèrent dans la Rome primitive. Certaines se rapportent effectivement à des formes inférieures de culte – inférieures, soit parce qu’elles appartenaient à un substrat ethnique non aryen, soit parce qu’elles représentaient des formes involutives et matérialisées de cultes beaucoup plus anciens, d’origine aryenne et plus particulièrement atlantico-occidentale. Cela vaut aussi à l’égard du culte relatif aux formes mystiques du sang, de la race et de la famille, qui, dans certains cas et dans certaines phases, a des traits, pour ainsi dire, « crépusculaires », eu égard surtout à leur aspect « chthonien » et « infernal », qui y prédomine sur l’aspect lié, au contraire, aux symboles solaires célestes et supraterrestres. Toutefois, il est incontestable que, dans la plupart des cas, la plus haute tradition fut présente à Rome et que, dans son développement, Rome réussit à « rectifier » et à purifier dans une mesure qui est loin d’être négligeable les traditions diverses dont elle était composée. Ainsi, aux mythes qui, en rattachant le culte des lares à Acca Larentia, au roi plébéien Servius Tullius et à l’élément sabin, renvoient à un aspect inférieur, s’opposent les éléments « héroïques » du culte des lares et des pénates et ces éléments deviennent de plus en plus importants à mesure que l’on se rapproche de l’époque de l’Empire. Le nom même de « lare » viendrait de l’étrusque lar, qui veut dire chef ou prince et aurait été donné à des chefs et des guerriers comme Porsenna et Tolumnius. Une tradition extrêmement répandue chez les anciens et que rapporte Varron (ling. lat., IX, 38, 61), assimile les lares aux « héros », dans le sens grec de demi-dieux, d’hommes qui sont allés au-delà de la nature et ont acquis l’indestructibilité des Olympiens, ce qui confirme, même s’il a eu tort de la généraliser, l’idée de Mommsen que chaque gens avait son propre « héros », origine de la lignée, que l’on vénérait justement dans le lar familiaris.

Tout cela fait ressortir l’aspect surnaturel et « royal » de l’ancien culte des forces mystiques du sang. Et ce n’est pas tout. D’un côté, les épitaphes funéraires nous montrent que le Romain croyait que le principe d’immortalité de sa descendance résidait dans les lares eux-mêmes : nombre de ces épitaphes, dans lesquelles ne se reflète pas la possibilité négative, « tellurique », du post-mortem, celle d’une sorte de survie inerte et ténébreuse dans un monde infernal, mais où s’affirme l’idée plus élevée que le mort est le principe d’une existence supérieure, établissent justement un rapport entre le mort à qui elles sont dédiées et le « lare » ou le « héros » de sa famille. De l’autre, comme nous l’avons déjà dit, la romanité réussit à universaliser la notion de lare en l’appliquant à la force centrale dominatrice de la romanité. C’est pourquoi nous trouvons des inscriptions dédiées au lar victor, au lar martis et, enfin, aux lares Augusti. On est déjà là dans un domaine où il ne s’agit plus de la race comme gens et noyau familial, mais comme lignée et communauté politique. On pressentit que cet aspect de la race résidait dans une force divine, une entité mystique, liée à des destins de guerre, de victoire et de paix triomphale (lar victor, lar martis et pacis) et, enfin, au « génie », au principe générateur des dominateurs, des Césars, au lar Augusti.

Ceci nous amènerait à aborder une autre question, qui est la conception aryenne de la « fortune » et du « destin » des chefs, des cités et des nations. Nous nous proposons d’en parler dans le prochain article. Pour l’instant, nous pensons avoir mis suffisamment en lumière la signification des représentations mystiques et des cultes des anciennes lignées romaines, où il est clair que la conscience du sang et de la race fut vivante et où la religion ne fut pas un facteur d’évasion et d’universalisme, mais constitua le ciment le plus solide de l’unité familiale et raciale. Le mystère du sang fut une idée centrale de l’ancienne spiritualité romaine ; ceux qui le négligent se condamnent à une compréhension superficielle et « profane » des aspects les plus tangibles, connus et célébrés du droit, des mœurs et de l’éthique de la société antique.

Julius EVOLA

* De l’original : « (…) Penates esse dixerunt per quos penitus spiramus, per quos rationem animi possidemus (…) » la traduction française : « (…) les Pénates sont les dieux par lesquels nous respirons, par lesquels nous avons un corps et une âme raisonnable » est donc plus proche que l’italienne.

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