Les centres initiatiques et l’Histoire

Dans les années 1960, J. Evola échangea quelques lettres avec Titus Burckhardt, un auteur connu surtout pour ses travaux sur l’art et l’architecture islamiques. Cette correspondance porta essentiellement sur une question traitée par R. Guénon dans des ouvrages comme Le Règne de la quantité et les signes des temps, Aperçus sur l’initiation et Le Roi du monde, celle de l’initiation et des centres initiatiques. Sur ce point comme sur bien d’autres, Burckhardt rejoint la position du métaphysicien français. Elle est théorique. Tout en la partageant dans une large mesure, J. Evola, fidèle à son habitude d’envisager les questions spirituelles à un point de vue pratique, la mit à l’épreuve de la réalité et de l’histoire. Il posa toutes les questions qu’elle ne doit pas manquer de soulever dans l’esprit d’un lecteur attentif au rapport entre théorie et pratique.

« I Centri iniziatici e la storia » est paru dans la revue Vie della Tradizione en 1971 et a été inclus par J. Evola dans la seconde édition de L’Arco e la clava (Vanni Scheiwiller – All’Insegna del Pesce d’Oro, Milan, 1971), son dernier ouvrage, constitué de textes de ses conférences et d’essais, déjà publiés, pour certains, dans diverses revues et, pour d’autres, entièrement nouveaux. L’auteur italien a fait deux ajouts au texte final ; ils sont soulignés (ex. : « ils sont là »).

Du fait des confusions qui règnent dans ce domaine, il vaut mieux préciser tout d’abord ce qu’il faut entendre en règle générale par « centres initiatiques » et « organisations initiatiques ».

Dans sa signification authentique et complète, l’initiation consiste en une ouverture de la conscience à des conditions extra-humaines et extra-individuelles, qui implique une modification du sujet (de son « statut ontologique ») en vertu de laquelle il participe à une liberté supérieure et à une connaissance supérieure. Ce fait est lié à la greffe d’une influence en quelque sorte surnaturelle, c’est-à-dire non pas simplement humaine, sur l’individu. En général, cette influence est transmise et la transmission est une fonction essentielle d’un centre initiatique. C’est de là que vient l’idée d’une « chaîne » (le terme employé dans l’islam est silsila) ininterrompue, dont les origines sont lointaines et mystérieuses et qui correspond à une tradition. Selon l’école guénonienne, les divers centres initiatiques, s’ils sont authentiques et « réguliers », seraient reliés à un centre unique dans lequel ils prendraient leur source. Cette hypothèse est cependant très difficile à vérifier.

Pour ce qui est du sujet qui nous intéresse ici, ce qui entre en ligne de compte, c’est l’aspect des influences spirituelles qui concerne, non seulement la « connaissance », une illumination spirituelle, une gnose, mais aussi un pouvoir. (1) Selon certains, ce pouvoir pourrait même être considéré – selon nous à juste titre – comme une confirmation positive, car, aussi longtemps qu’il s’agit d’une connaissance supérieure et que l’on reste dans un domaine purement intérieur, on peut se faire des illusions. (2) La présence d’un pouvoir, qui, en tant que tel, est vérifiable, est un indice indirect, mais tout à fait positif, de la réalité et de la valeur de la connaissance à laquelle on pense être parvenu par l’initiation.

Titus Burckhardt a donc pu parler, à propos des centres initiatiques, d’influences spirituelles « dont l’action, si elle n’est pas toujours apparente, dépasse incommensurablement tout ce qui est au pouvoir de l’homme ». Venons-en maintenant au domaine de la réalité et de l’histoire. Nous nous sommes engagé dans une polémique amicale avec Titus Burckhardt à propos de l’existence et de l’état des organisations initiatiques dans le monde d’aujourd’hui. Nous n’affirmons pas qu’il n’en existe plus, mais qu’elles sont devenues de plus en plus rares et difficilement accessibles (en admettant qu’il s’agit là d’organisations initiatiques authentiques et non de groupes illégitimes qui prétendent avoir ce caractère). Il semble qu’il y ait eu un « retrait » progressif de ces organisations et, donc, des influences qui s’y manifestaient et qu’elles portaient en elles. D’ailleurs, si l’on se réfère à certaines traditions importantes, ce phénomène n’aurait rien de nouveau. Nous nous bornerons à nous référer aux textes dans lesquels il est dit que la quête du Graal fut bien menée à son terme, mais que, sur ordre divin, les Templiers quittèrent l’Occident et emportèrent l’objet mystique et magique, qui ne devait plus demeurer dans les « nations pécheresses », dans une mystérieuse contrée, parfois identifiée au royaume du prêtre Jean. C’est là que, de Montsalvat, le château du Graal aurait été magiquement transporté. Naturellement, il faut voir en tout cela une dimension symbolique.

Une seconde tradition, plus récente, concerne les Rose-Croix. Après avoir fait beaucoup parler d’eux, surtout par leurs Manifestes, où ils révélaient leur « présence invisible et visible » et leurs projets de restauration d’un ordre général supérieur, les Rose-Croix se sont « retirés » – ceci date du début du dix-huitième siècle, de sorte que l’on peut considérer que ce n’est qu’abusivement que, par la suite, certains groupes sans filiation régulière ni continuité traditionnelle se sont attribués le nom de « Rose-Croix ».

On peut ajouter à tout cela une tradition islamique du courant initiatique ismaélien et en particulier de celui des duodécimains. L’idée est que l’Imam, le chef suprême de l’Ordre, incarnation d’un pouvoir d’en haut et maître de l’initiation, s’est également « retiré ». On attend donc son retour, mais, à l’époque actuelle, il est « absent ».

Pourtant, à notre avis, ceci n’implique pas qu’il n’existe plus de centres initiatiques au sens étroit. Sans aucun doute, il en existe toujours, même si, à cet égard, l’Occident n’entre guère en ligne de compte et qu’il convient de se référer à d’autres régions, comme le monde islamique et l’Orient. Cela dit, le problème est celui-ci : si, comme l’affirme Burckhardt, aux influences spirituelles dont, par définition, sont dépositaires ces centres, il faut attribuer, en dehors de leur utilisation initiatique, la cause d’une possible action extérieure qui, « si elle n’est pas toujours apparente, dépasse incommensurablement tout ce qui est au pouvoir de l’homme », comment faut-il concevoir le rapport entre ces centres qui existent toujours (et non pas comme simples survivances) et le cours de l’histoire la plus récente ?

Au point de vue traditionnel, le cours de l’histoire a en règle générale un caractère absolument involutif et dissolutif. Par rapport aux forces qui sont à l’œuvre dans ces développements, quelle est la position des centres initiatiques ? S’ils disposent toujours des influences dont on a parlé, faut-il penser qu’ils ont reçu une sorte d’ordre de ne pas les utiliser, de ne pas entraver le processus d’involution ou faut-il considérer que le processus général de « solidification » de l’ambiance et de fermeture au suprasensible a provoqué une sorte de fracture qui rend désormais relative toute action qui dépasse le domaine initiatique au sens purement spirituel et intérieur ?

Il est bon de préciser et de mettre à part les cas où, historiquement, on n’a fait que récolter ce que l’on avait semé. Une liberté fondamentale a été laissée aux hommes. S’ils l’ont utilisée pour leur perte, la responsabilité retombe sur eux et il n’y a aucune raison d’intervenir. Or, c’est le cas de l’Occident, qui s’est engagé depuis longtemps dans la voie de l’antitradition et qui, par un enchaînement de causes et d’effets, parfois très apparent, parfois invisible au regard superficiel, s’est retrouvé fatalement dans la situation actuelle, semblable à celle du kali-yuga, de l’« âge sombre » annoncé par d’anciennes traditions.

Il n’en est cependant pas toujours ainsi. Il est des civilisations qui, parce qu’elles n’ont pas suivi la même voie, parce qu’elles n’ont pas fait fausse route, ont subi des influences externes contre lesquelles elles auraient dû être protégées. Mais il semble qu’il n’en a rien été. Par exemple, dans le cas de l’islam, il existe assurément des centres initiatiques (soufis), (3) mais leur présence n’a nullement empêché l’« évolution » des pays arabes dans un sens antitraditionnel, progressiste et moderniste, avec toutes les conséquences que cela comporte.

Le cas du Tibet est décisif. Le Tibet ne s’était nullement imaginé qu’il s’engagerait sur la même voie que les pays occidentaux. Il avait gardé intactes ses structures traditionnelles et il a même été considéré comme un pays où, plus que dans tout autre, il y a eu des individus et des groupes en communication avec des forces suprasensibles et divines. Il n’en a pas moins été envahi, profané et dévasté par les hordes communistes chinoises et c’est ce qui a mis fin au « mythe » du Tibet, qui avait exercé une grande fascination sur les milieux spiritualistes occidentaux. Pourtant, en principe, les prémisses d’une éventuelle mise en œuvre des possibilités concrètes de ce que l’on attribue à des influences d’ordre non pas simplement humain et matériel étaient présentes.

Il vaut mieux préciser que nous ne songeons pas à des barrières invisibles et magiques de protection qui auraient bloqué les envahisseurs du Tibet. Il suffit de se référer à quelque chose de beaucoup moins extraordinaire. Par exemple, les recherches métapsychiques modernes, menées sous contrôle rigoureux, ont établi la réalité des « phénomènes parapsychiques », autrement dit la possibilité de déplacer, de faire se mouvoir et de soulever des objets à distance, mais elle ne peut pas en donner une explication normale. Seulement, en raison de la matière dont s’occupe presque exclusivement la recherche métapsychique, il s’agit de phénomènes spontanés, souvent médiumniques, que l’on ne peut pas produire à volonté. Il est cependant établi qu’un agent psychique peut provoquer des phénomènes qui, comme le fait de soulever un objet lourd, implique une force sans aucun doute supérieure à celle qui est nécessaire pour provoquer, par exemple, une lésion cérébrale mortelle. Le phénomène de la bilocation, c’est-à-dire la projection de soi à distance, a aussi été établi (d’ailleurs, il semble que le Père Pio da Petrelcina ait eu ce don).

Or, au dire de voyageurs et d’observateurs dignes de foi, en commençant par A. David-Neel, des phénomènes semblables avaient été constatés au Tibet et il ne s’agissait pas de phénomènes de caractère médiumnique et inconscient, mais de phénomènes contrôlés par la conscience et par la volonté et rendus possibles par des exercices et des initiations.

Il n’y aurait eu qu’à utiliser des pouvoirs de ce genre pour provoquer la mort de Mao Tsé Toung par lésion cérébrale lorsque le premier détachement communiste franchit la frontière tibétaine ou à utiliser le don de bilocation pour envoyer un avertissement à ce chef communiste chinois.

À ceux qui ont la même conception des centres initiatiques que celle que montrent les paroles que nous avons citées de Titus Burckhardt et qui pensent que de semblables centres existent toujours, tout cela ne devrait pas apparaître complètement fantaisiste. Les traditions tibétaines ne disent-elles pas du fameux Milarepa que, dans la première période de sa vie, avant de s’acheminer vers la Grande Libération, il était un bandit et s’adonnait à la magie noire et que c’est justement par cette magie qu’il provoqua le massacre de ses adversaires ? Au contraire, on a assisté à la fin du Tibet, que l’on ne peut pas expliquer par une sorte de Némésis (comme pour l’Occident). Un livre récent traduit en italien chez les éditions Borla raconte l’odyssée de ces lamas tibétains qui n’ont rien pu faire d’autre que de s’enfuir pour sauver leur vie, tandis que, au Tibet, on massacrait, on cherchait à éradiquer tout ce qui avait un caractère sacré, on commençait l’« endoctrinement » communiste athée de la population. La seule résistance a été celle de la guérilla des partisans tibétains qui se sont retirés dans des zones inaccessibles aux Chinois. Inutile de dire qu’une défense occulte comme celle que nous venons de mentionner aurait eu une tout autre signification. Elle aurait fait apparaître comme quelque chose d’extrêmement banal et d’insipide tous les prodiges de voyages et d’explorations spatiales dont se vante le monde occidental moderne.

Donc, le problème que nous avons posé plus haut reste entier et il semble bien qu’il soit impossible d’en fournir une explication adéquate. La seule idée que l’on pourrait ajouter est celle, déjà mentionnée, d’une sorte de fracture du réel, d’une autonomisation d’une certaine partie de la réalité et, donc, de l’histoire, avec pour conséquence une imperméabilité aux influences suprasensibles. On pourrait aussi se référer à la doctrine des cycles, à ce qui est propre à la fin d’un cycle. Mais, en pareil cas, il n’y aurait plus beaucoup de place pour des valeurs de caractère moral. Il s’agirait d’un processus général dans lequel sont entraînés même ceux qui ne l’ont pas alimenté. Et il faudrait penser qu’une sorte de mot d’ordre a été donné aux centres initiatiques pour qu’ils laissent le destin s’accomplir.

Ce sont là des considérations qui nous conduiraient assez loin, à l’idée même d’un leadership mondial impénétrable et, d’un autre côté, à la question du rapport entre liberté et nécessité ; s’il n’y avait pas d’autre perspective, la nécessité pourrait être rapportée au seul domaine factuel de l’existence, la liberté aux diverses attitudes que l’on peut adopter (à la réaction que l’on peut avoir) par rapport aux faits et qui, en principe, ne sont pas déterminées. Dans ces conditions, il faudrait accorder une importance particulière à ce que peuvent produire des expériences données, même négatives et dramatiques, qui, si l’on adopte à leur égard une attitude donnée, revêtent un caractère de preuve. Comme on le voit, c’est là un ordre de problèmes très étendu, auquel s’est attaquée la théologie de l’histoire. (4) Nous pourrons éventuellement y revenir en une autre occasion, puisque, ici, nous nous sommes borné à le signaler dans le contexte général qui se rapporte à l’approfondissement du sujet spécifique de cet article.

Julius EVOLA

(1) Dans Révolte contre le monde moderne, J. Evola s’était déjà déclaré convaincu que ce type de pouvoirs était connu des anciennes civilisations traditionnelles et, à ceux qui faisaient valoir qu’il n’y en a aucune preuve, il avait répondu (deuxième partie, « La doctrine des quatre âges ») : « Si l’on remonte encore dans le temps, non seulement certains oublient ce que, d’un autre côté, ils admettent ou, au moins, n’excluent pas – la disparition d’anciennes terres, la formation de terres nouvelles – mais on peut se demander si une race en communication spirituelle directe avec des forces cosmiques, race qui, selon la tradition, exista dans les temps primordiaux, est inconcevable parce qu’elle ne s’est pas mise à travailler la matière, des blocs de pierre et des morceaux de métal, comme font ceux qui n’ont plus aucun autre moyen d’agir sur les puissances des choses et sur les êtres. » (N.D.T.)

(2) Rappelons que, pour J. Evola, l’action, à un certain égard, peut avoir un caractère de supériorité par rapport à la connaissance et que l’intériorité, telle qu’elle est conçue par les religions abrahamiques, n’est qu’une forme de spiritualité lunaire. (N.D.T.)

(3) Dans une interview accordée en 1968 à un jeune Italien débordant de naïveté autant que d’enthousiaste, J. Evola déclara : « Je n’ai aucun contact direct avec les maîtres soufis et je ne sais rien d’eux. Il en existe, semble-t-il : ceux avec qui Guénon prit contact et par qui il fut initié. Mais vous devriez poser la question à des guénoniens qui se sont donnés la peine d’aller en Afrique du Nord, au Maroc et en Algérie… surtout en Algérie, me semble-t-il. L’un d’eux est Burckhardt, l’autre est Schuon : deux disciples connus de Guénon. » En effet, comme nous l’apprend Jean Reyor qui fut le plus proche collaborateur de Guénon pendant une vingtaine d’années, c’est sur les conseils de celui-ci que, en 1932, Schuon se rendit à Mostaganem, où il fut initié dans une tariqah. L’information a été reprise par tous les biographes de Schuon ; très peu ont noté l’incrédulité ironique avec laquelle l’a rapportée J. Reyor. (N.D.T.)

(4) Des cas comme celui de la soi-disant « Invincible Armada » ne rendent pas la tâche facile à la théologie de l’histoire d’inspiration traditionnelle catholique ; constituée contre les hérétiques, bénie solennellement avant son départ, elle fut détruite, avant même d’avoir livré combat, par les « forces de la nature », la tempête.

Copyright © 2005 Thompkins & Cariou
Copyright © 2016 Cariou

 

Publicités