Méditations du haut des cimes (extrait)

Selon Renato del Ponte, c’est au cours de la première guerre mondiale qu’Evola fit pour la première fois l’expérience de la montagne, alors que, sous-lieutenant d’artillerie dans l’armée italienne, il était en poste sur le haut-plateau d’Asagio. Dans les années vingt et trente, il pratiqua assidûment l’alpinisme, ce qui en fait décidément un personnage à part dans le monde de la culture, car peu d’hommes ont été à la fois alpinistes et écrivains. Homme de pensée et d’action, Evola a toujours été attiré par la montagne, l’alpinisme, l’escalade, les sommets, dont il a fait la matière d’expériences personnelles et d’écrits, publiés dans des publications spécialisées aussi bien que dans la presse généraliste.

En 1973, après l’avoir proposé à Julius Evola et avoir obtenu son consentement, Renato del Ponte réunit sous le titre de Meditazioni delle vette (au départ, l’ouvrage devait s’intituler « Ghiacci e spirito ») quinze de ses articles sur la montagne parus dans diverses revues entre 1930 et 1942. Le recueil fut publié au début de 1974 par Edizioni del Tridente, quelques mois avant la disparition de l’auteur. Epuisé rapidement, Edizioni del Tridente en publia une seconde édition, augmentée de trois textes retrouvés entre-temps, en 1979 ; puis, en 1986, une troisième, revue et augmentée d’un nouvel essai de 1927 ainsi que d’un extrait d’un chapitre des deux premières éditions de Révolte contre le monde moderne (1931 et 1951), qui fut supprimé dans l’édition définitive de 1969 : « L »altezza' » (traduction française : « La hauteur », Kalki, 1987). La quatrième édition, publiée par SeaR en 1997, comprend ces vingt textes. A ceux-ci sont venus s’ajouter, dans la cinquième édition (Edizioni Mediterranee, 2005), trois articles, ce qui porte donc leur total à vingt-trois.

La première édition française (Méditations du haut des cimes, Guy-Trédaniel-Pardès, Paris-Puiseaux, 1986), fondée sur la deuxième édition italienne, est composée de dix-huit textes. La deuxième édition française (2012) en comprend vingt-trois. Parmi les cinq textes supplémentaires, « Là où règne le démon des cimes » (Il lavoro d’Italia, 16 septembre 1927) revêt une importance particulière. Il s’agit en effet du premier écrit publié par Julius Evola sur la montagne

L’alpinisme fut pour lui la contrepartie concrète et pratique de sa prédilection pour les hauteurs spirituelles, la traduction parfaite, dans un milieu naturel extrême, de l’œuvre d’autotranscendance active, héroïque, qu’il chercha à accomplir. Pour lui, ce type d’expérience représenta, au-delà d’un exercice physique, d’un simple sport, une réaction salutaire et efficace contre les aspects négatifs du monde moderne, et, par là même, la possibilité d’un dépassement des limites de la condition humaine et la voie d’une réalisation intérieure.

Là où règne le démon des cimes

San Martino di Castrozza

Les trains qui remontent lentement les premiers contreforts des Dolomites ne vont pas plus loin que la ville de Feltre. C’est là que commence le monde des routes rapides et désertes qui serpentent à travers les gorges et les bois.

Chœur calme et recueilli, le massif de Feltre s’estompe et s’éloigne derrière nous dans la lumière de l’après-midi. Nous roulons dans de grosses automobiles rouge vif qui négocient avec maestria les virages à mi-côte d’une route bordée par une rivière qui annonce la fraîcheur et la limpidité des hauteurs et par des perspectives imprévues qui laissent entrevoir de nouveau des sentiers déclives et des clairières.

Mais, peu après avoir passé les villages de Fiera di Primiero et d’Agordo, le paysage de montagne nous apparaît dans toute sa majesté. Le rythme des voitures ralentit, devient poussif et nerveux, saccadé. Le son de la rivière n’est plus un bruissement mais un crépitement et un grondement. La végétation, où le sapin est prédominant, devient de plus en plus épaisse, formant des masses de vert d’une couleur de plus en plus métallique et profonde à mesure que le soleil se couche. Entre les vapeurs qui montent de la vallée et le ciel haut et pâle, les hauts sommets du massif des Pale apparaissent un à un, dans le jeu changeant de perspectives créé par la vitesse de la voiture : le Sass Màor, la Cresta della Madonna, la Cima di Bal, la Rosetta, le Cimon della Pala : ce sont des formes brutes, tragiques et élémentaires d’une pureté titanique. On dirait que la terre elle-même s’y exprime dans sa nature divine et souveraine, sans être affaiblie ni contaminée par quoi que ce soit d’humain.

Nous continuons. Les sommets, maintenant que le soleil se couche dans les vallées de l’Ouest, sont couverts de reflets. Ils prennent un aspect ancien et glorieux. Ils sont dorés et pourpres, dans un ciel pur qui a l’air encore plus haut et lointain. La masse diaphane des vapeurs qui émanent des vallées et des forêts montent lentement jusqu’à eux, qui se dérobent tout à coup à nos regards quand la route plonge dans la forêt. Nous ne pouvons les voir de nouveau que lorsque nos voitures, sortant de la forêt après de nombreux virages en épingle à cheveux, entrent dans San Martino di Castrozza.

De là, la vue est féerique : seuls, suspendus entre les vapeurs et le ciel de couleur cendrée et filigranée, les sommets flottent dans un fondu. Clarté désincarnée, ils ont l’air de souvenirs ou d’échos immatériels. Ils sont là, incroyablement hauts, alors que l’air devient froid, sec et mordant.

Les voitures s’arrêtent devant le Grand Hôtel des Dolomites. Il a l’air d’un grand transatlantique ancré dans la pénombre. Les lumières qui en émanent sont brillantes, alignées, régulières. C’est une soudaine transformation : la montagne n’existe plus – on dirait un morceau de métropole à 1500 mètres d’altitude. Tout est de bon ton. Le smoking est de mise pour le dîner. Il y a des grooms. Il y règne une tiédeur artificielle, et la salle s’emplit d’un air syncopé de jazz.

De San Martino di Castrozza la route des Dolomites continue vers le col de Rolle et le Cobricon, lieu de glorieuse mémoire pour le peuple italien. C’est à San Martino, une ville qui n’est composée que de grands hôtels, que les groupes de touristes s’arrêtent avant de partir en excursion sur les sommets du massif des Pale. Alors les expédients par lesquels la technique moderne a raison des distances et de la fatigue montrent leurs limites, et l’homme est livré à lui-même, à sa force, à son courage, entouré par les choses et les forces de cette nature sauvage.

Les sentiers de montagne, qui partent des sapinières, mènent aux terrains plantés de genévriers, et enfin au massif rocheux des Dolomites, aux contours déchiquetés et couvert de gorges et d’éboulis d’un blanc lait de chaux aveuglant. A 2400 mètres, les sentiers convergent sur le plateau des Pale, qui marque le point au-delà duquel les plus « audacieux » des beaux jeunes gens en veste de couleur à boutons dorés à la Pitoeff et les plus « audacieuses » des dames en socquettes retroussées à la tennis qui encombrent San Martino ne s’aventurent pas. Au milieu du plateau, il y a un petit « refuge » de montagne, où il est possible de passer la nuit autour d’un bon poêle, entouré par un silence céleste et immense ; ce plateau n’est lui-même qu’un point de départ pour les vrais grimpeurs.

En tout cas, le spectacle de ce plateau constitue en lui-même une expérience sans pareille, unique et impressionnante. Il ressemble à un désert lunaire immobile et uniforme. Il n’y a rien d’autre pendant des kilomètres que des rochers lisses dentelés, d’une même couleur ponce et argent opaque, sans reflets, arides, stériles, silencieux, immobiles. Des plaques de neige apparaissent ça et là, tantôt aveuglantes, tantôt délicates, dotées de la transparence et de l’éclat du quartz. Plus au fond, il y a un glacier : la Fredusta.

C’est vraiment quelque chose de frappant qui laisse dans l’âme une sensation indicible et indélébile d’effroi et de grandeur. Et, pendant la nuit, quel silence absolu – quel ciel pur, si puissant, si éblouissant, si sublime!

Le plateau est le camp de base de ceux qui sont possédés par le démon des cimes ; ceux qui partent ne reviennent pas tous. Hier, on a trouvé sur les pentes du Cimon les corps déchiquetés de deux alpinistes du « village de toile » d’un groupe de Milan. Quelques jours auparavant, un Allemand avait péri au Sass Màor. Leurs corps ont été transportés à San Martino par des guides de montagne, ornés de quelques fleurs des Alpes ; ils ont été enterrés près du cimetière de guerre qui contient les dépouilles des héros de Colbricon, théâtre de violentes opérations militaires pendant la première guerre mondiale. Et pourtant d’autres ont parcouru et continuent à parcourir les mêmes sentiers, les mêmes parois et les mêmes névés, avec le même mépris du danger qu’ils courent chaque fois qu’ils font un pas ou un mouvement, avec la même intrépidité, qui les fait repousser l’aide des guides et des cordées.

Il y a de folie en tout cela, mais il y a aussi une flamme qui danse plus haut que toutes les petites « valeurs » de l’homme du commun. Par rapport à cette vie, la vie mondaine cosmopolite qui contamine la pureté des Dolomites par ses tennis, ses thés et son jazz, est dérisoire et malsaine.

Tout dans la vie moderne vise à étouffer le sens héroïque de la vie. Tout tend à la mécanisation, à l’embourgeoisement, à la grégarisation systématique et prudente d’êtres insatiables et dont aucun ne se suffit à lui-même. Des quatre castes sur lesquelles était fondée l’organisation rationnelle et intégrale de la société dans l’Orient ancien (les travailleurs, les marchands, les héros et ceux qui sont initiés à la sagesse), il ne reste plus aujourd’hui que les deux premières. Même la guerre, qui a été mécanisée et transformée en une science froide, n’est pas faite par des guerriers au sens ancien, classique et médiéval, mais par des soldats. Étouffée, la volonté héroïque cherche d’autres voies, d’autres issues, à travers le filet des intérêts pratiques, des passions et des convoitises, qui se resserre chaque jour davantage. L’enthousiasme que montrent nos contemporains pour le sport en est peut-être une manifestation déviée. La lutte avec les hauteurs et les précipices est tout de même l’expérience la plus pure et la plus belle, car elle n’est pas soumise à tout ce qui est mécanique et à tout ce qui affaiblit la relation directe, absolue, entre le moi et les choses.

La nature profonde de l’esprit qui se perçoit comme infini et libre, toujours au-delà de lui-même, au-delà de toute forme et de toute grandeur qu’il trouve en lui ou en dehors de lui, s’éveille et resplendit dans la « folie » de ceux qui, sans raison et sans but, escaladent des sommets et des crevasses avec une volonté inébranlable qui triomphe de la fatigue, de la peur, de la voix de l’instinct animal de prudence et de conservation.

Être livré à soi-même, sans aide, sans voix d’issue, avec sa force ou sa faiblesse, sans personne sur qui compter que soi-même – grimper de rocher en rocher, de prise en prise, inexorablement, pendant des heures – avec la sensation de l’altitude et du danger imminent, enivrant, et avec la sensation de la solitude solaire ; la sensation d’une indicible libération et d’une respiration cosmique à la fin de l’escalade, lorsque la lutte est finie, l’angoisse est surmontée, et que s’ouvrent des horizons vertigineux qui s’étendent sur des centaines de kilomètres, alors que tout le reste est plus bas – en tout cela il y a réellement une catharsis, un éveil, une renaissance de quelque chose de transcendant et de divin.

Ceux qui reviennent le soir dans la vallée et que San Martino réabsorbe dans les serres éclairées et tièdes des grands hôtels où végètent les beaux jeunes gens en veste de couleur à boutons dorés à la Pitoeff et les dames habituées des tennis et des réceptions – ceux-là, sans s’en apercevoir, portent dans leurs yeux et sur leurs visages basanés par la réverbération quelque chose qui fait d’eux des hommes différents, d’une autre race.

Pour notre part, après avoir connu pendant la guerre le vertige des hauteurs, dont nous avons fait l’expérience dans une autre situation dangereuse et que nous aimons et considérons comme la plus grande expérience de notre vie, nous comprenons et justifions cette « folie », qui fait que, de temps en temps, des corps humains en lambeaux couverts de quelques fleurs des Alpes sont descendus sur des civières à travers des gorges d’un blanc de chaud aveuglant jusqu’à San Martino. Puisque nous avons fait la même expérience et couru le même danger, animé par une nostalgie et une passion plus fortes que nous, nous sentons que ces séjours pendant la belle saison dans les Dolomites nous donnent la force de défendre inlassablement nos positions, dans le contexte d’une autre lutte et d’une autre activité, là où règne le démon des métropoles.

Julius EVOLA

Copyright © 2006 Thompkins & Cariou
Copyright © 2016 Cariou

 

Publicités