Suggestions sociales, démocratie et « élite »

La Crise du monde moderne de René Guénon a été traduit en italien par Julius Evola. La Crisi del mondo moderno a eu trois éditions jusqu’à ce jour : Hoepli, Milan, 1937 ; Dell’Ascia, Rome, 1953 ; Edizioni Mediterranee, 1972. Comme l’indique Julius Evola à la fin de la préface de la dernière édition, elles contiennent des modifications par rapport à l’édition française : « Que l’on n’y voit pas une décision arbitraire de l’auteur. Nous avons eu des rapports épistolaires cordiaux avec Guénon presque jusqu’à la veille de sa mort. A cette époque, nous lui avons proposé d’apporter certaines modifications au texte, en lui expliquant les raisons de caractère purement pragmatique qui les rendaient utiles. Nous n’y avons apporté que celles (d’ailleurs sans grande importance) avec lesquelles il était d’accord. » Par ailleurs, quelques modifications supplémentaires ont été apportées par Evola à la seconde édition.

Du début des années 1930 à février 1940, Guénon a collaboré à certains journaux italiens pour lesquels écrivait Julius Evola. Il s’agissait essentiellement de la traduction d’articles et de certains chapitres de ses livres. Ainsi « Suggestioni sociali, democrazia ed ‘élite' », publié dans la revue Lo Stato en avril 1936, est une traduction de « Le chaos social », le sixième chapitre de La Crise du monde moderne. Dans La Crisi del mondo moderno, ce chapitre s’intitule « Il Caos sociale – Critica del democratismo » : « Le chaos social – Critique du démocratisme. »

Les ajouts que contient la première édition italienne (1937) par rapport à La Crise du monde moderne sont en caractère gras (ex. : ils sont là) ; ceux de ces ajouts qui ont été supprimés dans la seconde édition italienne sont soulignés (ex. : ils sont là), suivis, entre parenthèses, de la mention « LCDMM », s’ils font partie du texte original de La Crise du monde moderne ; ceux qui ont été conservés dans la seconde édition italienne restent en caractère gras. Les passages ajoutés à la seconde édition italienne (1953) sont indiqués en italique (ex. : ils sont là) ; quant aux variantes entre la première et la seconde édition italienne, elles sont indiquées entre crochets, ainsi que le texte original (ex. : « ils sont là  (1953) au lieu de « elles sont là » (1937) – R. G. : « ils sont tous là »). Enfin, les passages de La Crise du monde moderne supprimés par Evola dans la première édition de la traduction italienne, mais réintroduits par lui dans la seconde, apparaissent en italiques soulignées.

Suivant les conceptions qui déterminent notre activité globale, nous n’entendons pas nous attacher spécifiquement au point de vue social, qui ne nous intéresse qu’indirectement, parce qu’il ne représente qu’une application assez lointaine des principes fondamentaux, et que, par conséquent, ce n’est point dans ce domaine que pourrait commencer un « redressement » véritable du monde moderne. Ce « redressement », en effet, s’il était entrepris à rebours, c’est à dire en partant des conséquences au lieu de partir des principes, manquerait forcément de base sérieuse et serait tout à fait illusoire ; rien de stable ne pourrait jamais en résulter, et tout serait à recommencer incessamment, parce qu’on aurait négligé de s’entendre avant tout sur les vérités essentielles.

C’est pourquoi il ne nous est pas possible d’accorder aux contingences politiques, même en donnant à ce mot son sens le plus large, une valeur autre que celle de simples signes extérieurs de la mentalité d’une époque ; mais, sous ce rapport même, nous ne pouvons pas non plus passer entièrement sous silence les manifestations du désordre moderne dans le domaine social proprement dit, dans leurs formes les plus caractéristiques, qui vont jusqu’à l’immédiate après-guerre : quant aux phénomènes politiques et sociaux les plus récents, en partie « réactionnaires » ou « contre-révolutionnaires », nous nous abstiendrons de les envisager, car, n’ayant pas encore développé toutes leurs possibilités, ils ne peuvent pas donné lieu à un jugement définitif au point de vue où nous nous plaçons exclusivement, c’est-à-dire à un point de vue universel et suprapolitique.

Presque personne, dans l’état présent du monde occidental, ne se trouve plus à la place qui lui convient normalement en raison de sa nature propre ; c’est ce qu’on exprime en disant que les castes n’existent plus, car la caste, entendue dans son vrai sens traditionnel, n’est pas autre chose que la nature individuelle elle-même, avec tout l’ensemble des aptitudes spéciales qu’elle comporte et qui prédisposent chaque homme à l’accomplissement de telle ou telle fonction déterminée, et pas d’une autre. Dès lors que l’accession à des fonctions quelconques n’est plus soumise à aucune règle légitime, il en résulte inévitablement que chacun se trouvera amené à faire n’importe quoi, et souvent ce pourquoi il est le moins qualifié ; le rôle qu’il jouera dans la société sera déterminé uniquement par ce qu’on appelle le hasard [« non pas par le hasard, qui n’existe pas en réalité, mais par ce qui peut donner l’illusion du hasard » (1953) au lieu de « uniquement par ce qu’on appelle le hasard » (1937) – R. G. : « non pas par le hasard, qui n’existe pas en réalité, mais par ce qui peut donner l’illusion du hasard »], c’est-à-dire par l’enchevêtrement de toutes sortes de circonstances accidentelles ; ce qui y interviendra le moins, ce sera précisément le seul facteur qui devrait compter en pareil cas, nous voulons dire la différence effective de nature qui existe [« la différence de nature qui existe » (1953) au lieu de « la différence effective de nature qui existe » (1937) – R. G. : « les différences de nature qui existent »] entre les hommes.

La cause de tout ce désordre, c’est la négation de ces différences elles-mêmes, entraînant celle de toute hiérarchie sociale véritable ; et cette négation, d’abord peut-être à peine consciente et plus pratique que théorique, car la confusion des castes a précédé leur suppression complète, ou, en d’autres termes, on s’est mépris sur la nature des individus avant d’arriver à n’en plus tenir compte, cette négation, disons-nous, a ensuite été érigée par les modernes en pseudo-principe sous le nom d’« égalité ». Il serait trop facile de montrer que l’égalité ne peut exister nulle part, pour la simple raison qu’il ne saurait y avoir deux êtres qui soient à la fois réellement distincts et entièrement semblables sous tous les rapports ; et il ne serait pas moins facile de faire ressortir toutes les conséquences absurdes qui découlent de cette idée chimérique, au nom de laquelle on prétend imposer partout une uniformité complète, par exemple en distribuant à tous un enseignement identique, comme si tous étaient pareillement aptes à comprendre les mêmes choses, et comme si, pour les leur faire comprendre, les mêmes méthodes convenaient à tous indistinctement. On peut d’ailleurs se demander s’il ne s’agit pas plutôt d’ « apprendre » que de comprendre sérieusement [« vraiment » (1953) au lieu de « sérieusement » (1937) – R. G. : « vraiment »], c’est-à-dire si la mémoire n’est pas substituée à l’intelligence dans la conception toute verbale et « livresque » de l’enseignement actuel, où l’on ne vise qu’à l’accumulation de notions rudimentaires et hétéroclites, et où la qualité est entièrement sacrifiée à la quantité, ainsi que cela se produit partout dans le monde moderne pour des raisons que nous expliquerons par la suite : il s’agit toujours d’une dispersion dans la multiplicité. Il y aurait, à ce propos, bien des choses à dire sur les méfaits démocratiques de l’« instruction obligatoire » ; mais ce n’est pas le lieu d’insister là-dessus, et, pour ne pas sortir du cadre que nous nous sommes tracé, nous devons nous contenter de signaler en passant cette conséquence spéciale des théories « égalitaires », comme un de ces éléments de désordre qui sont aujourd’hui trop nombreux pour qu’on puisse même avoir la prétention de les énumérer sans en omettre aucun.

Naturellement, quand nous nous trouvons en présence d’une idée comme celle d’« égalité », ou comme celle de « progrès », ou comme les autres « dogmes laïcs » que presque tous nos contemporains acceptent aveuglement, et dont la plupart ont commencé à se formuler nettement au cours du XVIIIe siècle, il ne nous est pas possible d’admettre que de telles idées aient pris naissance spontanément.  Ce sont en somme de véritables « suggestions », au sens le plus strict de ce mot, qui ne pouvaient d’ailleurs produire leur effet que dans un milieu déjà préparé à les recevoir ; elles n’ont pas crée de toutes pièces l’état d’esprit qui caractérise l’époque moderne, mais elles ont largement (LCDMM) contribué à l’entretenir et à le développer jusqu’à un point qu’il n’aurait sans doute pas été atteint sans elles. Si ces suggestions venaient à s’évanouir, la mentalité générale serait bien prêt de changer d’orientation ; c’est pourquoi elles sont si soigneusement entretenues par tous ceux qui ont quelque intérêt à maintenir le désordre, sinon à l’aggraver encore, et aussi pourquoi, dans un temps où l’on prétend tout soumettre à la discussion, elles sont les seules choses que, pendant longtemps, on ne s’est jamais permis de discuter, et qu’on ne discute encore aujourd’hui qu’à des points de vue, au fond, partiels et indirects [« elles sont les seules choses qu’on ne se permet jamais de discuter » (1953) au lieu de « elles sont les seules choses que, pendant longtemps, on ne s’est pas permis de discuter, et qu’on ne discute encore aujourd’hui qu’à des points de vue, au fond, partiels et indirects » (1937) – R. G. : « elles sont les seules choses qu’on ne se permet jamais de discuter »]. Il est d’ailleurs difficile de déterminer exactement le degré de sincérité de ceux qui se font les propagateurs de semblables idées, de savoir dans quelle mesure certains hommes en arrivent à se prendre à leurs propres mensonges et à se suggestionner eux-mêmes en suggestionnant les autres ; et même, dans une propagande de ce genre, ceux qui jouent un rôle de dupes sont souvent les meilleurs instruments, parce qu’ils y apportent une conviction que les autres auraient quelque peine à simuler, et qui est facilement contagieuse ; mais, derrière tout cela, et tout au moins à l’origine, il faut une action beaucoup plus consciente, une direction qui ne peut venir que d’hommes sachant parfaitement à quoi s’en tenir sur les idées qu’ils lancent ainsi dans la circulation.

Nous avons parlé d’« idées », mais ce n’est que très improprement que ce mot peut s’appliquer ici, car il est bien évident qu’il ne s’agit aucunement d’idées pures, ni même de quelque chose qui appartienne de près ou de loin à l’ordre intellectuel ; ce sont, si l’on veut, des idées fausses, mais mieux vaudrait encore les appeler des « pseudo-idées », destinées principalement à provoquer des réactions sentimentales, ce qui est en effet le moyen le plus efficace et le plus aisé pour agir sur les masses. A cet égard, le mot a d’ailleurs une importance plus grande que la notion qu’il est censé représenter, et la plupart des « idoles » modernes ne sont véritablement que des mots, car il se produit ici ce singulier phénomène connu sous le nom de « verbalisme », où la sonorité des mots suffit à donner l’illusion de la pensée ; l’influence que les orateurs démagogues exercent sur les foules est particulièrement caractéristique sous ce rapport, et il n’y a pas besoin de l’étudier de très près pour se rendre compte qu’il s’agit bien là d’un procédé de suggestion tout à fait comparable à ceux des hypnotiseurs.

Mais, sans nous étendre davantage sur ces considérations, revenons aux conséquences qu’entraîne la négation de toute vraie hiérarchie, et notons que, dans le présent état de choses, non seulement un homme ne remplit sa fonction propre qu’exceptionnellement et comme par accident, alors que c’est le cas contraire qui devrait normalement être l’exception, mais encore il arrive que le même homme soit appelé à exercer successivement des fonctions toutes différentes, comme s’il pouvait changer d’aptitudes à volonté. Cela peut sembler paradoxal à une époque de « spécialisation » à outrance, et pourtant il en est bien ainsi, surtout dans l’ordre politique soumis aux idéologies démocratiques et libérales ; si la compétence des « spécialistes » est souvent fort illusoire, et en tout cas limitée à un domaine très étroit, la croyance à cette compétence est cependant un fait, et l’on peut se demander comment il se fait que cette croyance ne joue plus aucun rôle quand il s’agit des hommes politiques des précédents régimes, où l’incompétence la plus complète a rarement été un obstacle [« quand il s’agit de la carrière des hommes politiques, où, dans le régime parlementaire, l’incompétence a rarement été un obstacle » (1953) au lieu de « quand il s’agit des hommes politiques des régimes précédents, où l’incompétence la plus complète a rarement été un obstacle » (1937) – R. G. : « quand il s’agit de la carrière des hommes politiques, où l’incompétence la plus complète est rarement un obstacle »]. Pourtant, si l’on y réfléchit, on s’aperçoit aisément qu’il n’y a là rien dont on doive s’étonner, et que ce n’est en somme qu’un résultat très naturel de la conception « démocratique », en vertu de laquelle le pouvoir vient d’en bas et s’appuie essentiellement sur la majorité, ce qui a nécessairement pour corollaire l’exclusion de toute véritable compétence, parce que la compétence est toujours une supériorité au moins relative et ne peut-être que l’apanage d’une minorité. Mais ce que nous avons indiqué sur un pouvoir acquis uniquement par des procédés de suggestion nous permet de voir que le mal subsiste souvent lorsqu’il s’agit de systèmes qui ont apparemment des formes autoritaires.

Ici, quelques explications ne seront pas inutiles pour faire ressortir, d’une part, les sophismes qui se cachent sous l’idée « démocratique », et, d’autre part, les liens qui rattachent cette idée à tout l’ensemble de la mentalité moderne. Au point de vue où nous nous plaçons, il est presque superflu de faire remarquer que ces observations seront formulées en dehors de toutes les questions de partis et de toutes les querelles politiques. Nous envisageons ces choses d’une manière absolument désintéressée, comme nous pourrions le faire pour n’importe quel autre objet d’étude, et en cherchant seulement à nous rendre compte aussi nettement que possible de ce qu’il y a au fond de tout cela, ce qui est du reste la condition nécessaire et suffisante pour dissiper toutes les illusions  que les modernes se font à ce sujet. Si, comme nous le disions tout à l’heure au sujet d’idées quelque peu différentes, il s’agit bien de « suggestions », il suffira de s’en apercevoir et de comprendre comment la suggestion agit pour empêcher purement et simplement à ces illusions de s’exercer et de s’enraciner. Contre des choses de ce genre, un examen quelque peu approfondi et purement « objectif », comme on dit aujourd’hui dans le jargon spécial qu’on a emprunté aux philosophes allemands, est beaucoup plus efficace que toutes les déclamations sentimentales et les polémiques partisanes, qui ne prouvent rien et ne sont que l’expression de simples préférences individuelles.

Il est à peine besoin de rappeler ici l’argument le plus décisif contre la « démocratie » [« L’argument le plus décisif contre la « démocratie » se résume en quelques mots » au lieu de « Il est à peine besoin de rappeler ici l’argument le plus décisif contre la « démocratie » » (1937) – R. G. : « L’argument le plus décisif contre la « démocratie » se résume en quelques mots »] : le supérieur ne peut émaner de l’inférieur. Cela est d’une rigueur mathématique absolue, contre laquelle rien ne saurait prévaloir. Il importe de remarquer que c’est précisément le même argument qui, appliqué dans un autre ordre, vaut aussi contre le « matérialisme » ; il n’y a rien de fortuit dans cette concordance, et les deux choses sont beaucoup plus étroitement solidaires qu’il ne pourrait le sembler au premier abord. Il est trop évident que le peuple ne peut conférer un pouvoir qu’il ne possède pas lui-même ; le pouvoir véritable ne peut venir que d’en haut, et c’est pourquoi, disons-le en passant, il ne peut être légitimé que par la sanction de quelque chose de supérieur à l’ordre social, c’est-à-dire d’une autorité spirituelle ; s’il en est autrement, ce n’est plus qu’une contrefaçon de pouvoir, un état de fait qui est injustifiable par défaut de principe, et où il ne peut y avoir que désordre et confusion. Ce renversement de toute hiérarchie normale commence dès que le pouvoir temporel veut se rendre indépendant de l’autorité spirituelle, puis se la subordonner en prétendant la faire servir à des fins politiques matérialistes [« à des fins politiques, au sens le plus inférieur et conditionné » (1953) au lieu de « à des fins politiques matérialistes » (1937) – R. G. : « à des fins politiques »] ; il y a là une première usurpation qui ouvre la voie à toutes les autres, et l’on pourrait ainsi montrer que, par exemple, la royauté française, depuis le XIVe siècle, a travaillé elle-même inconsciemment à préparer la révolution qui devait la renverser ; peut-être aurons-nous quelque jour l’occasion de développer comme il le mériterait ce point de vue que, pour le moment, nous ne pouvons qu’indiquer d’une façon très sommaire.

Si l’on définit la « démocratie » comme le gouvernement du peuple par lui-même, c’est là une véritable impossibilité, une chose qui ne peut même pas avoir une simple existence de fait, pas plus à notre époque qu’à n’importe quelle autre ; il ne faut pas se laisser duper par les mots, et il est contradictoire d’admettre que les mêmes hommes puissent être à la fois gouvernants et gouvernés, parce que, pour employer le langage aristotélicien, un même être ne peut être « en acte » et « en puissance » en même temps et sous le même rapport. Il y a là une relation qui suppose nécessairement deux termes en présence : il ne pourrait y avoir de gouvernés s’il n’y avait aussi des gouvernants, fussent-ils illégitimes et sans autre droit au pouvoir que celui qu’ils se sont attribué eux-mêmes ; mais la grande habilité des dirigeants démocratiques, dans le monde moderne, est de faire croire au peuple qu’il se gouverne lui-même ; et le peuple se laisse persuader d’autant plus volontiers qu’il en est flatté et que d’ailleurs il est incapable de réfléchir assez pour voir ce qu’il y a là d’impossible. C’est pour créer cette illusion qu’on a inventé le « suffrage universel » : c’est l’opinion de la majorité qui est supposée faire la loi ; mais ce dont on ne s’aperçoit pas, c’est que l’opinion est quelque chose que l’on peut très facilement diriger et modifier ; on peut toujours, à l’aide de suggestions appropriées, y provoquer des courants allant dans tel ou tel sens déterminé ; nous ne savons plus qui a parlé de « fabriquer l’opinion », et cette expression est tout à fait juste, bien qu’il faille dire, d’ailleurs, que ce ne sont pas toujours les dirigeants apparents qui ont en réalité à leur disposition les moyens nécessaires pour obtenir ce résultat. Cette dernière remarque donne sans doute la raison pour laquelle l’incompétence des politiciens les plus en vue semble n’avoir eu qu’une importance très relative à l’époque démo-libérale à laquelle nous faisions allusion et là où ces conceptions persistent encore aujourd’hui. Mais, comme il ne s’agit pas ici de démontrer les rouages de ce qu’on pourrait appeler la « machine à gouverner », nous nous bornerons à signaler que cette incompétence même offre l’avantage d’entretenir l’illusion dont nous venons de parler : c’est seulement dans ces conditions, en effet, que les politiciens en question peuvent apparaître comme l’émanation de la majorité, étant ainsi à son image, car la majorité, sur n’importe quel sujet qu’elle soit appelée à donner son avis, est toujours constituée par les incompétents, dont le nombre est incomparablement plus grand que celui des hommes qui sont capables de se prononcer en parfaite connaissance de cause.

Ceci nous amène immédiatement à dire en quoi l’idée que la majorité doit faire la loi est essentiellement erronée, car, même si cette idée, par la force des choses, est surtout théorique et ne peut correspondre à une réalité effective, il reste pourtant à expliquer comment elle a pu s’implanter dans l’esprit moderne, quelles sont les tendances de celui-ci auxquelles elle correspond et qu’elle satisfait au moins en apparence. Le défaut le plus visible, c’est celui-là même que nous indiquions à l’instant : l’avis de la majorité ne peut être que l’expression de l’incompétence, que celle-ci résulte d’ailleurs du manque d’intelligence ou de l’ignorance pure et simple ; on pourrait faire intervenir à ce propos certaines observations de « psychologie collective », et rappeler notamment ce fait assez connu que, dans une foule, l’ensemble des réactions mentales qui se produisent entre les individus composants aboutit à la formation d’une sorte de résultante qui est, non pas même au niveau de la moyenne, mais à celui des éléments les plus inférieurs. Il y aurait lieu aussi de faire remarquer, d’autre part, comment certains philosophes modernes ont voulu transporter dans l’ordre intellectuel la théorie « démocratique » qui fait prévaloir l’avis de la majorité, en faisant de ce qu’ils appellent le « consentement universel » un prétendu « critérium de la vérité » : en supposant même qu’il y ait effectivement une question sur laquelle tous les hommes soient d’accord, cet accord ne prouverait rien par lui-même. Mais, en outre, si cette humanité existait, ce qui est d’autant plus douteux qu’il y a toujours beaucoup d’hommes qui n’ont aucune opinion sur une question quelconque et qui ne se la sont même jamais posée, il serait en tout cas impossible de la constater en fait, de sorte que ce qu’on invoque en faveur d’une opinion et comme signe de sa vérité se réduit à n’être que le consentement du plus grand nombre, et encore en se bornant à un milieu forcément très limité dans l’espace et dans le temps. Dans ce domaine, il apparaît encore plus clairement que la théorie manque de base, parce qu’il est plus facile de s’y soustraire à l’influence du sentiment, qui au contraire entre en jeu presque inévitablement lorsqu’il s’agit du domaine politique ; et c’est cette influence qui est un des principaux obstacles à la compréhension de certaines choses, même chez ceux qui auraient par ailleurs une capacité intellectuelle très largement suffisante pour parvenir sans peine à cette compréhension ; les impulsions émotives empêchent la réflexion, et c’est l’une des plus vulgaires habiletés de la basse politique [« politique démagogique moderne » (1953) au lieu de « basse politique » (1937) – R. G. : « politique ») que celle qui consiste à tirer parti de cette incapacité (« incompatibilité » (1953) au lieu d’ « incapacité » (1937) – R. G. : « incompatibilité »].

Mais allons plus au fond de la question : qu’est-ce exactement que cette loi du plus grand nombre qu’invoquent les gouvernements modernes plus ou moins démocratiques sous le signe, non seulement de la démocratie du passé, mais aussi des divers courants « sociaux », « collectivistes » ou « totalitaires » actuels [« qu’invoquent les gouvernements modernes plus ou moins démocratiques et dont ils prétendent tirer leur seule justification » (1953) au lieu de « qu’invoquent les gouvernements modernes sous le signe, non seulement de la démocratie du passé, mais aussi des divers courants « sociaux », « collectivistes » ou « totalitaires » actuels » (1937) – R. G. : « qu’invoquent les gouvernements modernes et dont ils prétendent tirer leur seule justification »] ? C’est tout simplement la loi de la matière et de la force brutale, la loi même en vertu de laquelle une masse entraînée par son poids écrase tout ce qui se rencontre sur son passage ; c’est là que se trouve précisément le point de jonction entre la conception démocratique et collectiviste [« « démocratique » » (1953) au lieu de « démocratique et collectiviste » (1937) – R. G. : « « démocratique » »] et le matérialisme, et ce n’est pas par hasard que [« c’est aussi ce qui fait que » (1953) au lieu de « ce n’est pas par hasard que » (1937) – R. G. : « c’est aussi ce qui fait que »] cette même conception est si étroitement liée à la mentalité actuelle. C’est le renversement complet de l’ordre normal, puisque c’est la proclamation de la suprématie de la multiplicité comme telle, suprématie qui, en fait, n’existe que dans le monde matériel (1) ; au contraire, dans le monde spirituel, et plus simplement encore dans l’ordre universel, c’est l’unité qui est au sommet de la hiérarchie, car c’est elle qui est le principe dont sort toute multiplicité (2) ; mais, lorsque le principe est nié ou perdu de vue, il ne reste plus que la multiplicité pure, qui s’identifie à la matière elle-même. D’autre part, l’allusion que nous venons de faire à la pesanteur implique plus qu’une simple comparaison, car la pesanteur représente effectivement, dans le domaine des forces physiques au sens le plus ordinaire de ce mot, la tendance descendante et compressive, qui entraîne pour l’être une limitation de plus en plus étroite, et qui va en même temps dans le sens de la multiplicité, figurée ici par une densité de plus en plus grande (3) ; et cette tendance est celle-là même qui marque la direction suivant laquelle l’activité humaine s’est développée depuis le début de l’époque moderne. En outre, il y a lieu de remarquer que la matière, par son pouvoir de division et de limitation tout à la fois, est ce que la doctrine scolastique appelle le « principe d’individuation », et ceci rattache les considérations que nous exposons maintenant à ce que nous avons dit précédemment au sujet de l’individualisme moderne ; cette même tendance dont il vient d’être question est aussi, pourrait-on dire, la tendance « individualisante », celle selon laquelle s’effectue ce que la tradition catholique [« judéo-chrétienne » (1953) à la place de « catholique » (1937) – R. G. : « catholique »] désigne comme la « chute » des êtres qui se sont séparés de l’unité originelle (4). La multiplicité envisagée en dehors de son principe, et qui ainsi ne peut plus être ramenée à l’unité, c’est, dans l’ordre social, la collectivité conçue comme étant simplement la somme [« simplement la somme arithmétique » (1953) au lieu de « simplement la somme » (1937) – R. G. : « simplement la somme arithmétique »] des individus qui la composent, et qui n’est en effet que cela dès lors qu’elle n’est plus rattachée à aucun principe supérieur aux individus ; et la loi de la collectivité, sous ce rapport, c’est bien cette loi du plus grand nombre sur laquelle se fondent les diverses formes de démocratisme et de collectivisme [« se fonde l’idée « démocratique » » (1953) au lieu de « se fondent les diverses formes de démocratisme et de collectivisme » (1937) – R. G. : « se fonde l’idée « démocratique » »).

Ici, il faut nous arrêter un instant pour dissiper une confusion possible. En parlant de l’individualisme moderne [« Ici, il faut nous arrêter un instant pour dissiper une confusion possible. En parlant de l’individualisme moderne, nous avons considéré à peu près exclusivement ses manifestations dans l’ordre intellectuel ; on pourrait croire que, pour ce qui est de l’ordre social, le cas est tout différent. Si l’on prenait ce mot d' »individualisme » dans son acception la plus étroite » (1953) au lieu de « Ici, il faut nous arrêter un instant pour dissiper une confusion possible. En parlant de l’individualisme moderne » (1937) – R. G. : « Ici, il faut nous arrêter un instant pour dissiper une confusion possible. En parlant de l’individualisme moderne, nous avons considéré à peu près exclusivement ses manifestations dans l’ordre intellectuel ; on pourrait croire que, pour ce qui est de l’ordre social, le cas est tout différent. Si l’on prenait ce mot d’« individualisme » dans son acception la plus étroite »], on pourrait être tenté d’opposer la collectivité à l’individu, et de penser que les phénomènes relatifs à la collectivisation et à la centralisation de certaines formes politiques modernes [« des faits tels que le rôle de plus en plus envahissant des États collectivistes antilibéraux et la complexité croissante de leurs institutions sociales centralisées » (1953) au lieu de « les phénomènes relatifs à la collectivisation et à la centralisation de certaines formes politiques modernes » (1937) – R. G. : « des faits tels que le rôle de plus en plus envahissant de l’État et la complexité croissante des institutions sociales »] sont la marque d’une tendance contraire à l’individualisme. En réalité, il n’en est rien, car la collectivité, n’étant pas autre chose que la somme des individus, ne peut être opposée à ceux-ci, pas plus d’ailleurs que l’État lui-même qui, ne se rattachant à aucun principe supérieur, même centralisé, reste toujours, d’une manière ou d’une autre, une manifestation collective [« conçu à la façon moderne, c’est-à-dire comme simple expression de la masse, où ne se reflète aucun principe supérieur » (1953) au lieu de « qui, ne se rattachant à aucun principe supérieur, même centralisé, reste toujours, d’une manière ou d’une autre, une manifestation collective » (1937) – R. G. : « conçu à la façon moderne, c’est-à-dire comme simple expression de la masse, où ne se reflète aucun principe supérieur »] (cas limite : le collectivisme autoritaire centralisateur communiste) [conservé dans l’édition de La Crisi del mondo moderno de 1953] ; or, c’est précisément dans la négation de tout principe supra-individuel que consiste véritablement l’individualisme tel que nous l’avons défini. Donc, s’il y a dans le domaine social des conflits entre diverses tendances égalitaires qui toutes appartiennent également à l’esprit moderne, ces conflits ne sont pas entre l’individualisme et quelque chose d’autre, mais simplement entre les variétés multiples ou les multiples conséquences [ne se trouve pas dans l’édition de 1937, mais se trouve dans celle de 1953] dont l’individualisme lui-même est susceptible, ou enfin entre les forces qui sont à l’origine de l’individualisme tel que nous l’avons défini ; et il est facile de se rendre compte que, en l’absence de tout principe capable d’unifier réellement par en haut la multiplicité, de tels conflits doivent être plus nombreux et plus graves à notre époque qu’ils ne l’ont jamais été, car qui dit individualisme dit nécessairement division ; et cette division, avec l’état chaotique qu’elle engendre, est la conséquence fatale d’une civilisation toute matérielle, puisque c’est la matière elle-même qui est proprement la racine de la division et de la multiplicité.

Cela dit, il nous faut encore insister sur une conséquence immédiate de l’idée démocratique et collectiviste [« de l’idée démocratique en général et de l’idée « collectiviste » en particulier » (1953) au lieu de « de l’idée démocratique et collectiviste » (1937) – R. G. : « de l’idée « démocratique » »], qui est la négation de l’élite entendue dans sa seule acception légitime ; ce n’est pas pour rien que « démocratie » s’oppose à « aristocratie », ce dernier mot désignant précisément, du moins lorsqu’il est pris dans son sens étymologique, le pouvoir de l’élite. Celle-ci, par définition en quelque sorte, ne peut être que le petit nombre, et son pouvoir, son autorité plutôt, qui ne vient que de sa supériorité intellectuelle et spirituelle, n’a rien de commun avec la force numérique sur laquelle repose la « démocratie » ni avec les forces du collectivisme, dont le caractère essentiel est de sacrifier la minorité à la majorité, et aussi, par là même, comme nous le disions plus haut, la qualité à la quantité, donc l’élite à la masse. Ainsi, le rôle directeur d’une véritable élite et son existence même, car elle joue forcément ce rôle dès lors qu’elle existe, sont radicalement incompatibles avec toute forme de démocratie [« la démocratie » (1953) au lieu de « toute forme de démocratie » (1937) – R. G. : « la démocratie »], qui est intimement liée à la conception « égalitaire », c’est-à-dire la négation de toute hiérarchie : le fond même de l’idée « démocratique », c’est qu’un individu quelconque en vaut un autre, parce qu’ils sont égaux numériquement, bien qu’ils ne puissent jamais l’être que numériquement ; ou bien parce qu’on choisit un principe quelconque, qui sert toujours de « mythe », en vertu duquel toute différence est considérée comme irréelle ou subordonnée.

Une véritable élite, nous l’avons déjà dit, ne peut-être que spirituelle et intellectuelle [« ne peut être que spirituelle au sens suprarationnel que nous avons toujours donné à ce mot » (1953) au lieu de « ne peut être que spirituelle et intellectuelle » (1937) – R. G. : « ne peut être qu’intellectuelle »] ; c’est pourquoi la démocratie et le collectivisme [« la « démocratie », ainsi que l’individualisme libéral et le collectivisme, » (1953) au lieu de « la démocratie et le collectivisme » (1937) – R. G. : « la démocratie »] ne peuvent s’instaurer que là où la pure intellectualité n’existe plus ou a complètement perdu son caractère suprarationel traditionnel, ce qui est effectivement le cas du monde moderne. Seulement, comme l’égalité est impossible en fait, et comme on ne peut supprimer automatiquement [« pratiquement » (1952) au lieu d’« automatiquement » (1937) – R. G. : « pratiquement ») toute différence entre les hommes, en dépit de tous les efforts de nivellement, on en arrive, par un curieux illogisme, à inventer de fausses élites, d’ailleurs multiples, qui prétendent se substituer à la seule élite réelle ; et ces fausses élites sont basées sur la considération de supériorités quelconques [se trouve dans La Crise du Monde moderne], éminemment relatives et contingentes, et toujours d’ordre purement (LCDMM) matériel. On peut s’en apercevoir aisément en remarquant que la distinction sociale qui compte le plus aujourd’hui, dans de nombreux pays [« presque partout » (1953) au lieu de « dans de nombreux pays » (1937) – R. G. : « dans le présent état de choses »], est celle qui se fonde sur la fortune, sur les biens, c’est-à-dire sur une supériorité tout extérieure et d’ordre exclusivement quantitatif, la seule en somme qui soit conciliable avec la « démocratie », parce qu’elle procède du même point de vue. Nous ajouterons du reste que ceux mêmes {« la plupart de ceux » (1953) au lieu de « ceux mêmes » (1937) – R. G. : « ceux mêmes »] qui se posent actuellement en adversaires de cet état de choses, et qui se disent antidémocrates et anti-individualistes, ne faisant intervenir non plus aucun principe d’ordre supérieur, quelle que soit leur bonne volonté, sont incapables de remédier efficacement à un tel désordre, si même ils ne risquent de l’aggraver encore en allant toujours plus loin dans le même sens. Nous avons déjà mentionné l’exemple qui nous est offert par le soviétisme, dans lequel l’anti-individualisme et l’anti-démocratie s’unissent à une tendance égalitaire paroxystique liée à la dégénérescence de tout point de vue d’ordre supérieur.

Ces quelques réflexions nous paraissent suffisantes pour caractériser l’état social dans lequel se trouve encore malgré tout une grande partie du monde contemporain [« ce qui a agi de la façon la plus destructrice dans le monde social contemporain » (1953) au lieu de « l’état social dans lequel se trouve encore malgré tout une grande partie du monde contemporain » (1937) – R. G. : « l’état social du monde contemporain »], et pour montrer en même temps que, dans ce domaine aussi bien que dans tous les autres, il ne peut y avoir qu’un seul moyen de sortir du chaos : la restauration de l’intellectualité dans le sens spirituel et supra-individuel qu’elle a toujours eu dans toute civilisation normale et, par suite, la reconstitution d’une élite, qui, actuellement, dans le sens suprapolitique et nettement métaphysique que nous donnons à ce mot, doit être regardée comme inexistante en Occident, car on ne peut donner ce nom à quelques éléments isolés et sans cohésion, qui ne représentent en quelque sorte que des possibilités non développées. En effet, ces éléments n’ont en général que des tendances ou des aspirations, qui les portent sans doute à réagir contre l’esprit moderne, mais sans que leur influence puisse s’exercer d’une façon effective ; ce qui leur manque, c’est la véritable connaissance, ce sont les données traditionnelles qui ne s’improvisent pas, et auxquelles une intelligence livrée à elle-même, surtout dans des circonstances aussi défavorables à tous égards, ne peut suppléer que très imparfaitement et dans une bien faible mesure. Il n’y a donc que des efforts dispersés et qui souvent s’égarent, faute de principes et de direction spirituelle [« de direction doctrinale » (1953) au lieu de « de direction spirituelle » (1937) – R. G. : « de direction doctrinale »] : on pourrait dire que le monde moderne se défend par sa propre dispersion, à laquelle ses adversaires eux-mêmes ne parviennent pas à se soustraire. Il en sera ainsi tant que ceux-ci se tiendront sur le terrain « profane », où l’esprit moderne a un avantage évident, puisque c’est là son domaine propre et exclusif ; et, d’ailleurs, s’ils s’y tiennent, c’est que cet esprit a encore sur eux, malgré tout, une forte emprise [« s’ils s’y tiennent, cela ne prouve-t-il pas que cet esprit conserve sur eux, malgré tout, une forte influence ? » (1953) au lieu de « s’ils s’y tiennent, c’est que cet esprit a encore sur eux, malgré tout, une forte emprise » (1937) – R. G. : « s’ils s’y tiennent, c’est que cet esprit a encore sur eux, malgré tout, une forte emprise »].

C’est pourquoi tant de gens, animés cependant d’une incontestable bonne volonté, sont incapables de comprendre qu’il faut nécessairement commencer par les principes, et s’obstinent à gaspiller leurs forces dans tel ou tel domaine relatif, social, économique ou autre, où rien de réel ni de durable ne peut être accompli dans ces conditions. L’élite véritable, au contraire, n’aurait pas à intervenir directement dans ces domaines ni à se mêler à l’action extérieure ; elle dirigerait tout par une influence insaisissable au vulgaire, et d’autant plus profonde qu’elle serait moins apparente. Si l’on songe à la puissance des suggestions dont nous parlions plus haut, et qui pourtant ne supposent aucune force spirituelle [« intellectualité » (1953) au lieu de « force spirituelle » (1937) – R. G. : « intellectualité »] véritable, on peut soupçonner ce que serait, à plus forte raison, la puissance d’une influence comme celle-là, s’exerçant d’une façon encore plus cachée en raison de sa nature même, et prenant sa source dans l’intellectualité pure, puissance qui d’ailleurs, au lieu d’être amoindrie par la division inhérente à la multiplicité et par la faiblesse que comporte tout ce qui est mensonge ou illusion, serait au contraire intensifiée par la concentration dans l’unité principielle et s’identifierait à la force même de la vérité.

Julius EVOLA

(1) Il suffit de lire saint Thomas d’Aquin pour voir que « numerus stat ex parte materiae ».

(2) D’un ordre de réalité à l’autre, l’analogie, ici comme dans tous les cas similaires, s’applique strictement en sens inverse.

(3) Cette tendance est celle que la doctrine hindoue appelle tamas, et qu’elle assimile à l’ignorance et à l’obscurité : on remarquera que, suivant ce que nous disions tout à l’heure sur l’application de l’analogie, la compression ou condensation dont il s’agit est à l’opposé envisagée dans l’ordre spirituel ou intellectuel, de sorte que, si singulier que cela puisse paraître tout d’abord, elle est en réalité corrélative de la division et de la division réalisée par en bas, au niveau le plus inférieur, suivant la conception « égalitaire », et qui est à l’extrême opposé de l’unité supérieure principielle.

(4) C’est pourquoi Dante place le séjour symbolique de Lucifer au centre de la terre, c’est-à-dire au point où convergent de toutes parts les forces de la pesanteur ; c’est, à ce point de vue, l’inverse du centre d’attraction spirituelle ou « céleste », qui est symbolisé par le soleil dans la plupart des doctrines traditionnelles.

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